Sofia Coppola, un prénom dans le cinéma

Après Virgin Suicides, la fille de Francis Ford Coppola signe un deuxième film hors du commun, Lost in Translation. Loin d'Hollywood, dont les contraintes ont souvent étouffé son père.

À la veille de la présentation de Lost in Translation à la Mostra de Venise, le New York Times Magazine a publié un long (et flatteur) portrait de Sofia Coppola, qui a suscité le commentaire ironique d'un lecteur: «C'est merveilleux de voir qu'une jeune fille est capable de surmonter toute une vie de privilèges, d'adulation et de relations bien placées pour devenir enfin quelqu'un.»

Il se croit malin, le lecteur du Times, sans réaliser à quel point il a raison. Lorsqu'on compare le parcours de Sofia Coppola à celui des autres princes héritiers, tous royaumes confondus, on s'aperçoit qu'ils ne sont pas si nombreux, les enfants nés une cuiller d'argent dans la bouche, à avoir aussi bien fait fructifier leurs talents. Ceux de Sofia Coppola sont multiples: réalisatrice douée, à 32 ans elle a déjà à son actif deux films hors du commun, Virgin Suicides et Lost in Translation; arbitre des élégances, elle n'a — de son propre aveu — pas besoin de gagner de l'argent avec ses films depuis que la ligne de vêtements Milk Fed, créée avec son amie Stephanie Hayman, a rencontré le succès.

Mais tous ces talents sont voilés par son incroyable réserve, une distance qui s'apparente à de la timidité. Ce matin-là, dans une suite d'hôtel donnant sur la place de la Concorde, elle boit un liquide rougeâtre censé la préserver de la grippe et répond d'une voix très douce, s'exprimant par petites rafales de mots rapides séparées de longs silences.

Lost in Translation est sorti à la mi-septembre aux États-Unis et a rapporté 30 millions de dollars, alors qu'il n'en a coûté que quatre. «C'est difficile de garder le contrôle artistique sur un film à gros budget, remarque Sofia Coppola; si vous n'obtenez pas le droit au montage final — le final cut—, il est difficile d'imposer un point de vue original.» Remarques frappées au coin du bon sens, mais pleines de résonances dans la bouche de la fille de Francis Ford Coppola, qui a vu ce dernier mener une bataille sans fin, jamais tout à fait gagnée et souvent perdue, contre les financiers d'Hollywood.

Elle dit: «Nous avions le contrôle sur le montage final, puisque nous avons réuni nous-mêmes le financement auprès de financiers étrangers.» Ce «nous» n'est pas de majesté, il désigne cette multinationale branchée et informelle qui s'est constituée autour de Sofia Coppola. On y trouve son père, bien sûr, et certains collaborateurs de ce dernier comme Fred Roos, mais aussi le producteur Ross Katz, tous trois crédités au générique de Lost in Translation.

Pendant cinq ans, Sofia Coppola a été l'épouse du réalisateur Spike Jonze — ils viennent d'annoncer leur divorce. Ils formaient une espèce de couple princier du jeune cinéma américain, une famille à laquelle appartient aussi le réalisateur Wes Anderson.

Sofia Coppola écrit ses films au mépris des réalités de l'économie hollywoodienne. Elle avait adapté Virgin Suicides du roman de Jeffrey Eugenides sans se soucier d'en acheter les droits cinématographiques, tout comme elle a écrit Lost in Translation pour l'acteur Bill Murray, mais à l'insu de ce dernier.

La crise de la cinquantaine

Elle a fini par le convaincre d'accepter le rôle à force de diplomatie et avec l'aide de Wes Anderson, pour qui l'acteur a joué dans Rushmore et La Famille Tenenbaum: «Je n'avais pas de solution de rechange, j'avais écrit des situations comiques qui ne pouvaient être drôles qu'avec lui. Il mélange à la perfection l'humour et la sensibilité, il y a quelque chose d'adorable en lui.» Une qualité qui convenait à l'envie de la cinéaste de réaliser un film «doux» sur la crise d'un homme de 50 ans.

Bill Murray était l'homme idéal pour incarner un acteur sur le retour, prisonnier d'un grand hôtel de Tokyo où il attend que les responsables d'une agence de publicité lui fassent tourner un film pour un whisky local. Et Scarlett Johansson (The Barber, Ghost World) s'est imposée pour jouer Charlotte, la jeune épouse délaissée d'un photographe venu travailler avec un groupe japonais.

Toujours au mépris des habitudes hollywoodiennes, Sofia Coppola est partie tourner à Tokyo, une ville qu'elle a découverte à l'âge de 20 ans: «J'étais venue travailler sur un défilé de mode. J'ai roulé la nuit, en écoutant de la musique et en regardant les néons à travers le pare-brise, c'est ce qui m'a donné l'envie de faire un film dans cette ville. Ça et mon ami Charlie Brown — de son vrai nom Fuhimiro Hayashi, il tient son propre rôle dans le film — en train de chanter God Save the Queen — la version des Sex Pistols — au karaoké.»

À côté de cet amour de la ville, elle laisse transparaître un sens de l'ironie assez développé dans les séquences qui montrent le tournage du film publicitaire, inspiré de ceux que viennent réaliser au Japon les vedettes occidentales en mal d'argent (on en trouvera une anthologie édifiante sur le site japander.com). «Je ne sais pas pourquoi ces publicités sont faites, tout le monde s'en moque, à commencer par les Japonais.»

Les extérieurs du film ont été tournés à la sauvette dans les rues de Tokyo. «Heureusement, il est très grossier de dévisager les gens au Japon; du coup, personne ne regardait la caméra et tous les passants devenaient des figurants.» Certaines scènes ont été improvisées: «Le petit monsieur à l'hôpital, au début, je voulais juste l'avoir dans le champ, et puis je lui ai demandé de parler, et c'est devenu toute une scène.»

Cette souplesse, ce talent qui lui permet d'extraire de la substance de petits riens se retrouvent entiers à l'écran, encore magnifiés par la justesse de son regard. Sofia Coppola a prouvé qu'elle était cinéaste de plein droit, dans un pays qui n'a jamais fait la part belle aux réalisatrices. Pourtant, elle est peu pressée de se remettre à la tâche. D'abord parce qu'elle redoute l'épreuve du tournage: «Pendant, je me dis: "Plus jamais ça!" Maintenant, j'envisage de le refaire.» Ensuite parce qu'elle ne veut pas faire «juste des films». Elle parle avec un peu de tristesse de ces jeunes gens qui veulent «devenir réalisateurs parce que c'est cool, comme d'être une rock star».

On lui fait remarquer que son père et ses contemporains ne sont pas pour rien dans cet état de fait. Elle rétorque qu'«eux ont tout inventé, sans modèles», et se demande si, après le succès de Lost in Translation, un studio lui laissera, enfin, le fameux «final cut» que l'on refuse depuis si longtemps à son père.