Le cinéma autrichien ébranlé par la scission de la Diagonale

Vienne — La Diagonale est morte, vive la Diagonale originale: décidés à boycotter le festival officiel du cinéma autrichien, que ses détracteurs ont rebaptisé Morakonale (du nom du secrétaire d'État conservateur à la culture, Franz Morak), des dizaines de cinéastes préparent une contre-manifestation, qui aura lieu du 3 au 7 mars 2004 à Graz, en Styrie. Plusieurs festivals européens — Bordeaux, Hambourg, Karlovy Vary, Leipzig, Oberhausen, Pesaro, Stuttgart et Rotterdam — se sont déjà déclarés solidaires.

La décision de M. Morak de limoger la précédente direction de la Diagonale, notoirement hostile au gouvernement de droite, et de la remplacer par une nouvelle équipe plus souple politiquement et plus ouverte aux intérêts de la télévision commerciale, a provoqué une levée de boucliers chez les réalisateurs autrichiens, mais aussi parmi de jeunes producteurs soucieux de préserver des réseaux indépendants.

Au coeur du projet de la Diagonale originale (www.diagonale.at), on trouve notamment la documentariste Ruth Beckermann, à laquelle le Centre Pompidou avait consacré une rétrospective en 2002, le cinéaste Ulrich Seidl, primé à Venise pour Hundstage, qui présentera, début mars à Graz, sa nouvelle fiction, le jeune Virgil Widrich, récompensé dans de nombreux festivals pour ses courts-métrages virtuoses, ainsi que Alexander Dumreicher-Ivanceanu, cofondateur il y a deux ans de la petite maison de production Amour Fou — dont quatre films ont été invités, cette année, à Cannes.

Plus de cent oeuvres ont été proposées à la Diagonale originale, le comité de sélection devant faire connaître son choix courant janvier 2004.

Tous ses collaborateurs sont bénévoles, faute d'argent, mais le festival rebelle a réussi à trouver quelques commanditaires en Autriche et à s'assurer le soutien de la municipalité de Graz, qui a décidé, le 15 décembre, grâce aux voix des élus sociaux-démocrates, communistes et Verts, de financer à hauteur de 200 000 euros (environ 325 000 $CAN) la Diagonale originale, sans donner un sou à la manifestation officielle.

Après ce désaveu cinglant, on ignore si le festival, patronné par le gouvernement, pourra encore avoir lieu comme prévu en mars, ou s'il devra être repoussé à 2005.

Cinéastes contre producteurs

L'équipe désignée par M. Morak a été très affaiblie par la démission, au mois de novembre, du commissaire chargé de la Diagonale, l'Autrichien Wolfgang Ainberger, qui a ouvertement critiqué les deux autres membres du triumvirat: son compatriote Tillmann Fuchs — un homme de télévision — et le Serbe Miroljub Vuckovic, directeur de l'Institut du film de Belgrade, plusieurs fois invité ces dernières années par l'ancienne direction de la Diagonale et devenu persona non grata aux yeux de la plupart des cinéastes.

Cette crise a créé des divisions profondes. Lors d'une assemblée générale houleuse, fin octobre, les partisans d'un contre-festival, qui se recrutent surtout parmi les réalisateurs et les techniciens, n'ont pu se mettre d'accord sur un texte commun avec les producteurs: la majorité de ces derniers, satisfaits des efforts consentis par M. Morak — qui a augmenté une partie des subventions au cinéma et créé un nouveau statut pour le film de télévision —, ont décidé de coopérer avec lui.

Depuis, les deux camps semblent irréconciliables. Dans un entretien au magazine Profil, Ulrich Seidl estime que le conflit qui se développe depuis des mois n'est pas «entre droite et gauche, ou entre cinéma d'auteur et cinéma commercial», mais oppose «les créateurs de films au secrétaire d'État, et désormais les auteurs aux producteurs», auxquels il reproche leur «servilité» envers le pouvoir en place.

Ces dernières années, plusieurs jeunes réalisateurs — entre autres Virgil Widrich ou Barbara Albert, dont la première fiction avait été couronnée à la Diagonale en 2000 — ont créé leurs propres structures de production afin de s'assurer une plus grande autonomie. La récente polémique a été le révélateur d'un conflit latent entre des producteurs tel Veit Haduschka, «pionniers» d'un cinéma exigeant dans les années 1980, et une génération qui lorgne avec envie du côté du système français — jugé plus équitable envers les réalisateurs.

On voit pourtant mal comment des sociétés de production établies prendraient le risque d'aggraver la situation en présentant au festival officiel (comme elles en auraient légalement le droit) les films qu'elles ont produits, contre la volonté explicite d'auteurs renommés tels Ulrich Seidl ou Michael Haneke. «L'hypothèse la plus probable, veut croire Ruth Beckermann, est que Morak renoncera à sa Diagonale.»

Mais un compromis s'annonce malaisé, les rebelles de la Diagonale originale exigeant un droit de regard sur la future équipe de l'édition 2005, ainsi que sur la nomination du prochain directeur de l'Institut du film autrichien, pilier de l'actuel système de subventions.