Portrait du patron des studios d'animation Pixar - John Lasseter, cinéaste de synthèse

On repère John Lasseter de loin. Insensible au rythme des saisons comme à la baisse brutale du thermomètre, il arbore tous les jours, depuis des années, une chemise hawaïenne. Aujourd'hui, elle est en soie scintillante et ornée de poissons clowns, frères de la vedette Trouver Nemo, la nouvelle production des studios Pixar, l'entreprise que Lasseter dirige depuis 1984 avec Steve Jobs, le patron d'Apple. Le réalisateur producteur a délicatement posé sur sa chaise un superbe gilet en cachemire. «J'adore le cachemire», précise-t-il.

John Lasseter est un seigneur. La capitale de son empire se trouve à Emeryville, dans la banlieue de San Francisco, siège du quartier général de Pixar. Mais Lasseter a conquis le monde entier. En à peine huit ans et cinq films, Toy Story, Bug's Life, Toy Story 2 — tous trois réalisés par John Lasseter —, Monstres, Inc. et Trouver Nemo, Pixar est devenu un des grands studios du cinéma d'animation, qui exerce une influence comparable à celle de Disney.

À la sortie de l'université, John Lasseter a fait ses débuts comme animateur chez Disney, en 1982. C'est le moment où l'ordinateur y fait une timide apparition à des fins expérimentales. «Disney était de toute façon pratiquement le seul endroit où aller pour un animateur.» C'est la période où Disney prépare la production de Tron, de Steven Lisberger, l'un des premiers longs métrages à combiner l'image de synthèse à des prises de vues réelles. Grâce à Tron, Lasseter comprend que la vie d'un animateur ne se résume pas au maniement du crayon. «J'avais déjà l'impression à l'époque que Disney avait atteint le sommet avec Les 101 Dalmatiens. Et puis j'ai découvert Tron et, là, j'ai eu le choc de ma vie. Tout a été bouleversé. J'ai expliqué aux gens de Disney qu'ils avaient le futur sous les yeux. Mais pour eux, l'ordinateur n'était qu'un moyen de produire de l'animation moins chère, en aucun cas un outil révolutionnaire.»

Lasseter prend alors son destin en main, quitte un studio sceptique sur l'avenir de l'image de synthèse et pose les bases d'une des plus brillantes réussites de l'histoire du cinéma de ces vingt dernières années. «J'ai connu Tim Burton à ce moment. Il était aussi peu à l'aise que moi chez Disney. Il venait de terminer sans grand succès, un moyen métrage autobiographique, Vincent, et s'apprêtait à abandonner sa carrière d'animateur pour celle de réalisateur.»

Pendant que Disney maintient sa domination sur le monde de l'animation traditionnelle, Pixar utilise l'animation en images de synthèse pour bâtir un géant financier tout en créant un nouveau panthéon de héros dont les figures de proue sont l'intrépide astronaute Buzz l'éclair et Woody, le cow-boy mélancolique.

«J'avais dans mon armoire une collection de jouets. Je me suis rendu compte que cela n'avait aucun sens de les garder. Il fallait jouer avec. J'avais mon idée, et avec elle l'histoire de Woody — le cow-boy abandonné par son propriétaire dans Toy Story. Avec Toy Story 2, j'ai voulu réaliser une histoire sur la mort. C'était le concept de départ. Ces jouets sont mes enfants et m'ont permis de monter un studio.»

Des objets d'affection

Cette filiation ne s'impose pas au premier regard. Derrière les lunettes, sous les chemises bariolées, on ne réalise pas tout de suite que John Lasseter est le sosie de Buzz l'éclair. Même menton, des yeux en amandes identiques, au blanc immense et à la pupille minuscule, les sourcils inclinés, des joues épaisses. Le patron de Pixar ne partage pas seulement l'apparence du cosmonaute de plastique, mais aussi ses aspirations. Buzz et Woody ne rêvent que d'une chose: dépasser leur statut de jouets produits à la chaîne pour devenir des objets d'affection, un statut que Lasseter revendique pour ses films.

Quand il a débuté dans l'animation, John Lasseter était obsédé par la profondeur de champ. La troisième dimension qu'offrent les images de synthèse lui a permis d'exprimer cette vision. Cette isolation dans l'espace est aussi celle de ses personnages: le jouet angoissé à l'idée d'être placé sur une étagère; le monstre fou amoureux de la petite fille qu'il est censé effrayer dans Monstres Inc ou le poisson clown de Trouver Nemo, confronté à sa nouvelle responsabilité de père et à la nécessité de retrouver son fils égaré. John Lasseter est en train d'élaborer une mythologie moderne où se déploie sans cesse la même histoire d'un personnage en quête d'identité.

Son débit s'accélère dès qu'il évoque l'avenir de l'image de synthèse. Il veut à la fois perpétuer un art ancien, fondé sur la recherche épuisante d'une histoire digne d'être racontée — son film préféré, dont il a supervisé la version anglaise pour les États-Unis, est Le Voyage de Chihiro, de Hayao Miyazaki —, et perfectionner une technologie nouvelle, aux potentialités encore inexplorées. «Nous n'en sommes qu'au début. Vous vous rendez compte? Tout reste à faire.» Comme le résumait en 2000 Michel Ocelot, le réalisateur de Kirikou, au moment de la sortie de Toy Story 2, «John Lasseter appartient à l'histoire du cinéma. Avec Luxo Jr, son fameux court métrage mettant en scène une lampe de bureau, il a réussi le premier film d'animation en 3-D qui ne soit pas d'un ennui mortel. Avant lui, il n'y avait personne. Et après, pas grand monde».

Depuis, des concurrents sont apparus, comme l'équipe réunie par DreamWorks au moment de Shrek, mais John Lasseter a pour ambition de continuer à faire mieux. «Je vais d'abord faire de Pixar un studio à l'ancienne où tout le monde est heureux de travailler, avec des standards d'excellence où le talent des artistes sera tiré vers le haut. Cela peut vous paraître banal, mais le bon fonctionnement d'une équipe est une chose très délicate. Je vais produire un film par an, au lieu d'un tous les deux ans. Je suis en train de terminer mon nouveau film, Cars, dont les héros seront des automobiles parlantes qui traversent les États-Unis sur la Route 66.»

John Lasseter passe plus de trois heures par jour en voiture. Il en profite pour écouter des livres enregistrés sur cassette. Pris par l'histoire, il reste souvent dans son garage, dans le noir, lové dans son siège, pour écouter la fin. Les lumières s'éteignent, les portes d'entrée se bloquent. Après les jouets, John Lasseter est en train de découvrir que les voitures aussi ont une âme.