Un trio d’as pour la France

Vincent Lindon, bouleversé, les larmes aux yeux, aura offert la charge d’émotion de cette soirée en recevant le prix du meilleur acteur.
Photo: Anne-Christine Poujoulat Agence France-Presse Vincent Lindon, bouleversé, les larmes aux yeux, aura offert la charge d’émotion de cette soirée en recevant le prix du meilleur acteur.

Peu de prédictions critiques le donnaient favori. Mais il méritait sa Palme d’or, Jacques Audiard, champion du palmarès dimanche. Son Dheepan, collé aux turbulences contemporaines avec un propos sur l’immigration, des héros tamouls, un dénouement contestable, mais une rare maîtrise de mise en scène, était une oeuvre à plusieurs niveaux et à haute portée.

Audiard, le meilleur cinéaste français contemporain, avait attendu longtemps le grand couronnement cannois. « Je remercie Haneke de ne pas avoir tourné cette année », a-t-il lancé avec humour. Le cinéaste autrichien l’avait coiffé au poteau en 2009, récoltant la Palme pour son Ruban blanc, alors que le Grand Prix du jury allait à Un prophète d’Audiard. Cette fois, son tour est arrivé. Le lauréat a eu une pensée émue pour son défunt père, le grand scénariste Michel Audiard, son portrait craché.

Avec un nombre record de films français en compétition (cinq), plus du quart de la sélection, le jury présidé par les frères Coen a accordé dimanche trois prix à des oeuvres du pays hôte.

L’Hexagone avait remporté la Palme avec La vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche en 2013 et avec Entre les murs de Laurent Cantet en 2008. Sinon, il fallait remonter à Sous le soleil de Satan de Maurice Pialat… en 1987 pour une victoire pure Marianne.

La surprise Bercot

Plus grande surprise française encore : ce laurier de la meilleure actrice à Emmanuelle Bercot pour son rôle d’amoureuse éperdue et manipulée dans Mon roi, de Maïwenn, film assez mal reçu ici. L’actrice cinéaste (Bercot avait aussi réalisé le film d’ouverture) semblait écrasée par le cabotinage musclé de son partenaire Vincent Cassel. Qu’à cela ne tienne ! Elle n’en revenait pas, éperdue devant Maïwenn : « Tu m’as regardée comme personne ne l’avait fait avant toi. » Et l’interprète de saluer la liberté de celle qui a choisi « une inconnue de 45 ans pour être dans son film ».

Ce laurier était partagé avec Rooney Mara (absente) qui incarnait l’amante de Cate Blanchett dans le beau et lisse Carol de l’Américain Todd Haynes, un des films favoris de plusieurs critiques. Blanchett était pressentie pour le prix. On dirait une gifle à son endroit.

Autre prix français, cette fois à Vincent Lindon, laurier du meilleur acteur pour son rôle de travailleur précaire dans La loi du marché de Stéphane Brizé. Il était l’âme ardente du film, seul acteur au milieu de non-professionnels, et méritait son prix haut la main. Lindon, bouleversé, les larmes aux yeux, aura offert la charge d’émotion de cette soirée : « William Faulkner disait : “Faites des rêves immenses, pour ne pas les perdre de vue en les poursuivant”. C’est la première fois que je gagne un prix de ma vie… » Devant les journalistes plus tard, il ajoutera : « Ce prix, je le dédie à tous ces citoyens laissés pour compte… »

L’Italie, très représentée, repart bredouille, même Moretti et Sorrentino. À la prochaine fois !

Prix du jury

Excellent choix : celui d’accorder le Grand Prix du jury à la proposition la plus forte du festival, sur fond d’Holocauste et de quête de dignité humaine : Le fils de Saul, de Laszlo Nemes, un premier long métrage hanté, au rythme d’enfer. « On a voulu immerger le spectateur dans une expérience au coeur de cette chose souvent montrée, mais immontrable », a dit le jeune cinéaste hongrois aux journalistes.

Quant au laurier de la meilleure mise en scène, il échoit au magnifique film contemplatif (mais assez soporifique) The Assassin, du maître Chinois Hou Hsiao Hsien, dont chaque plan relevait d’un art majeur.

Le palmarès est bon dans l’ensemble. Avec le Prix du jury à la fable originale et ironique The Lobster, du Grec Yorgos Lanthimos, et ce laurier du scénario à Chronic, du Mexicain Michel Franco, écrit avec le grand acteur Tim Roth. Ce dernier y tient le rôle principal d’un infirmier auprès de patients en fin de vie.

Cette 68e édition fut beaucoup marquée par des oeuvres sur la mort, avec des fantômes, et des sociétés au bord du gouffre. Ce qui n’empêcha pas le jury de s’en être nourri et captivé.

« Ce fut la meilleure expérience de ma vie », a déclaré Joel Coen en s’avouant triste de séparer leur petite famille.

Xavier Dolan dit avoir adoré siéger dans ce jury. Après avoir vu tant de films et discuté d’aspects si différents avec ce groupe, il s’en affirme transformé : « Je me sens une meilleure personne. » Le jeune cinéaste a rappelé qu’il commençait un tournage 24 heures plus tard. Ce sera Juste la fin du monde, dans la région de Montréal, avec distribution française. Mais l’empreinte de cette édition de Cannes, qu’il a passée cette fois derrière le rideau, restera marquée en lui.

Le palmarès du 68ème Festival de Cannes

Palme d’or: «Dheepan» du Français Jacques Audiard

Grand Prix: «Le Fils de Saul» du Hongrois Laszlo Nemes
 
Prix de la mise en scène: «The Assassin» du Taïwanais Hou Hsiao-Hsien

Prix du jury: «The Lobster» du Grec Yorgos Lanthimos

Prix du scénario: au Mexicain Michel Franco pour «Chronic»

Prix d’interprétation féminine ex aequo: la Française Emmanuelle Bercot dans «Mon Roi» (de la Française Maïwenn) et l’Américaine Rooney Mara dans «Carol» (de l’Américain Todd Haynes)

Prix d’interprétation masculine: au Français Vincent Lindon dans «La Loi du Marché» (du Français Stéphane Brizé)

Caméra d’or du premier film: «La Tierra y la sombra» du Colombien César Augusto Acevedo

Palme d’or du court métrage: «Waves ’98» du Libanais Ely Dagher
Vincent Lindon, bouleversé, les larmes aux yeux, aura offert la charge d’émotion de cette soirée en recevant le prix du meilleur acteur.


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