Shakespeare et prédictions

Cannes achève et plusieurs critiques et membres de l’industrie ont déjà levé le camp. Même le dernier film de la compétition se jouait devant une audience plus clairsemée. Les festivaliers au long cours filaient après la projection, au marché aux puces en plein air, entre le palais et le vieux Suquet. C’est la Côte d’Azur après tout. On s’en souvenait soudain, en remarquant les jeux d’ombres sur les montagnes de l’Esterel, quand le soleil les accroche d’un coup de rayon oblique. Les terrasses étaient tentantes. On s’y arrêtait, au lieu de courir tout le temps. 

Un beau Macbeth, un peu trop lisse

Dernier film de la course donc, et très collé aux couleurs de la cuvée mondialisée : Un cinéaste australien : Justin Kurzel (Les crimes de Snowtown) s’attaquant au Macbeth de Shakespeare en donnant la vedette à des stars Michael Fassbender et à la Française Marion Cotillard. Orson Welles et Roman Polanski avaient placé la barre haute, à l’heure de porter à l’écran ce chef d’œuvre sur l’ambition qui tue, plein de bruit et de fureur. 

Que dire? De la belle ouvrage, les meilleurs techniciens possible (mais suremploi de filtres, de quête d’effets dans une mise en scène maniérée), deux interprètes de haut vol. En sanglante Lady Macbeth, Marion Cotillard vole la vedette à l’Irlandais Michael Fassbender (immense acteur de Hunger, Shame, 12 Years a Slave, etc.) ici plus tiède dans la peau du royal époux halluciné après avoir trempé sa couronne dans le crime. David Thewlis incarne le roi Duncan, sacrifié sur l’autel de l’ambition de son successeur, avec une intensité supérieure. 

« Marion est la meilleure », disait Fassbender en conférence de presse. Elle apporte de la grâce à ce qu’elle fait, tout en demeurant très humaine. » Il est vrai que l’actrice française eut à se mettre Shakespeare en bouche; un défi d’autant plus grand quand l’anglais n’est pas la langue maternelle d’une interprète. Chocs post-traumatiques, tueurs en série, ces termes n’étaient pas utilisés de son temps. Shakespeare en avait juste compris la pleine portée. Macbeth se fait un miroir des dérives contemporaines, du haut de son intemporel génie.

Tout est au poste dans le film : les grands dialogues et scènes de la pièce, sorcières incluses, les montagnes verdoyantes et embrouillardées de l’Écosse, d’exceptionnelles batailles sabres en main, et les remords, et la folie du couple royal. Chaque plan constitue un tableau de plus. Le grand atout du film est d’avoir évité le piège de la théâtralité. Ne manque qu’une vraie passion dans la mise en scène pour vous transpercer l’échine. Sans déshonorer ses artisans, ce Macbeth ne renouvelle pas l’univers du Grand Will et l’ombre d’Orson Welles plane sur lui. 

Palmarès fantôme

On veut bien sortir sa boule de cristal, mais elle demeure opaque.

Jamais sans doute, il ne fut plus difficile de hasarder des prédictions de palmarès. Dimanche, le jury présidé par les frères Coen, sur lequel siège notre compatriote Xavier Dolan, rendra son verdict. Nul film pourtant n’a fait l’unanimité. Le souffle de la Palme n’est pas passé, ou à micro tornade variable pour chacun. L’édition aura dans l’ensemble plutôt déçu : des œuvres avec défauts et qualités, mais pas vraiment transcendantes. Il serait étonnant que Sicario de Denis Villeneuve, bien reçu, mais sous la barre des grands coureurs de fond, se hisse au palmarès.

Le Dheepan de Jacques Audiard ne part pas favori, son dénouement le plombe, mais avec une mise en scène et un propos percutant, on ne sait jamais… Je lui aurais donné la palme.

Des titres dominent le peloton, dont le superbe et soporifique The Assassin de Hou Hsiao-Sien, Youth de Paolo Sorrentino, Carol de Todd Haynes, Mia Madre de Nanni Moretti, Le fils de Saul de Laszlo Nemes, The Lobster de Yorgos Lanthimos. Ça peut basculer dans n’importe quelle direction. On tente des prédictions en se doutant bien que le palmarès les déjouera :

Palme d’or : Dheepan de Jacques Audiard

Grand prix du jury : Le fils de Saul du Hongrois Laszlo Nemes

Prix de mise en scène : The Assassin de Hou Hsiao Sien 

Prix du jury : Mia Madre de Nanni Moretti

Prix de scénario : The Lobster de Targos Lanthimos

Prix d’interprétation masculine : Peut-être Vincent Lindon dans La loi du marché de Stéphane Brizé ou Tim Roth dans Chronic de Michel Franco

Prix d’interprétation féminine : Cate Blanchett dans Carol de Todd Haynes

Les pions peuvent se déplacer dans l’ordre ou le désordre. Certains des autres films de la course se sont fait carrément assassiner, d’autres sont passés sous le radar. Les huées furent nombreuses, les haussements d’épaules aussi.

Un navet en clôture

La vraie honte, autant le dire : c’est le film de clôture. La glace et le ciel de Luc Jacquet (à qui on devait La marche de l’empereur). Ce documentaire-ci est un portrait avec interviews, documents d’archives, et insupportable voix hors champ du Français Claude Lorius. Glaciologue, spécialiste de l’Antarctique, il fut le premier à documenter scientifiquement il y a 35 ans, le réchauffement de la calotte polaire par l’émission de gaz à effet de serre sous la main de l’homme. Voici qui est beau et bon.

Mais fallait-il y plaquer une pareille narration appuyée et cucul sur des gros plans du scientifique avec regard songé et inquiet? Les images d’archives sont un peu plus dynamiques, mais encore… On dirait un cours magistral pour cancres qui ignorent encore que leur planète est en péril. Et cette musique tonitruante faisant écho à la lourdeur du propos… Dur!

Autant La marche de l’empereur nous avait séduits par son originalité et sa grâce, autant cette hagiographie d’un explorateur-chercheur répugne par la vulgarité de son traitement. Le fait que la puissante maison Pathé soit derrière ce navet explique que La glace et le ciel clôture le bal de cette édition en dents de scie.

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