Un grand film, mais…

Il fallait le maître français Jacques Audiard pour filer à contre-courant des tendances du jour en livrant pareil grand film, surtout en langue tamoule, sans vedettes, mais des inconnus magnifiques aux noms imprononçables. Dheepan aura soulevé jeudi une vague d’émotion puissante sur la Croisette. Bientôt inscrit en lettres d’or au palmarès cannois ?

La palme, pourquoi pas ? On pourrait dire : enfin ! Lui qui récolta le Grand prix du jury en 2008 pour le remarquable Un prophète (et rien du tout pour De rouille et d’os en 2012), mériterait, à de troublants bémols près, les plus hauts honneurs. Le film, sous le sceau du secret en France depuis sa conception, a saisi les esprits à Cannes par sa puissance, tout en soulevant des questions sur son point de vue d’auteur.

À l’heure où le sujet de quotas de migrants trouble l’air et les esprits de l’Europe, Audiard se place ici à hauteur d’homme pour en témoigner, mais le scénario concocté par lui, Noé Debré et Thomas Bidegain s’appuie sur d’étranges points de vue.

Cette grande histoire d’amour et de guerre, qui met en scène des réfugiés tamouls, se colle aux enjeux planétaires avec un savoir-faire admirable, entre chronique sociale et film noir, tissés serrés. Un dénouement mièvre viendra, hélas, diluer sa charge. Et comment ne pas trouver franchement exagérée son attaque frontale contre la France, ici dépeinte en zone de guerre franche, quand l’Angleterre se fait pays de cocagne ?

« Il était intéressant de faire entrer le conflit tamoul dans une fiction, affirma le cinéaste en conférence de presse. Brosser cette fiction est mon seul geste politique. » Voire !

Tout est politique. Ce film-là surtout. Un vieil éléphant en gros plan, puissance tutélaire, domine pourtant le destin des personnages. De fines touches de lyrisme parsèment cet univers émouvant et sauvage, en appels du large. Quelle maîtrise !

« Il est apparu assez vite qu’il ne fallait pas faire un documentaire sur la guerre civile du Sri Lanka, ni sur les cités, mais que ces deux éléments soient comme un papier peint qui fasse immédiatement partie du décor », précise Audiard.

La loi de la jungle

Dheepan : tel est le nom du personnage principal, ancien guerrier de l’indépendance tamoule au Sri Lanka, qui a fui la guerre civile. À ses côtés, une inconnue se prétend sa femme. Le faux couple a accroché une orpheline au hasard afin de donner l’impression d’être une famille pour amadouer les services d’immigration.

Et le trio d’atterrir bientôt dans une cité française. Deephan sera gardien d’immeuble, sa compagne Yalini prendra soin d’un vieil homme. Quant à la petite Illayaal, qui craignait l’école, elle développera une soif d’apprendre. Mais un repris de justice (Vincent Rottiers, impeccable) fait régner la terreur sur la cité, épicentre du trafic de drogue. Pas l’ombre d’un policier là-bas, de toute façon. Le seul superhéros, c’est cet homme peu loquace, qui rêvait de repartir à zéro avec une famille donnée par le sort. Replongé dans son passé de guerrier, il combat avec l’énergie et le professionnalisme d’un superman les bandits armés menaçant sa quiétude.

Le cinéaste français mûrissait ce projet-là depuis la fin du tournage d’Un prophète. Il désirait faire au départ un remake du Straw Dogs de Sam Peckinpah, violent et vengeur. « Dheepan ressemble finalement à un film de genre qui s’est orienté très vite autour du couple et de cette histoire d’amour. Avant de me lancer clairement dans le projet, j’aurais été incapable de dire où se trouvait le Sri Lanka. Au casting, ces deux acteurs sont apparus comme une évidence. »

Audiard est un grand directeur d’acteurs, et le film bouleverse aussi par leur charisme.Fabuleux Antonythasan Jesuthasan (prix d’interprétation possible) ! Il est lui-même un ex-enfant soldat enrôlé de 16 à 19 ans par les Tigres tamouls, depuis immigré en France, où il mène une carrière d’écrivain sous le pseudonyme de Shobasakthi. Son passé d’interprète se limitait à des pièces traditionnelles et à du théâtre propagandiste de rue. Il avouait jeudi avoir vécu à son arrivée en France des expériences similaires à celles du héros qu’il incarne : tracasseries policières, choc culturel, etc.

Quant à Kalieaswari Srinivasan, comédienne de théâtre en Inde, étrangère au cinéma, elle n’avait jamais entendu parler d’Audiard, mais se fit projeter Un prophète avant de sauter dans le train de Dheepan. Heureuse décision. Son naturel, sa vérité crèvent l’écran.

Audiard revendique pour Dheepan une filiation avec Les lettres persanes de Montesquieu, ce qui ajoute une intemporalité à cette fable ultracontemporaine. « Comment peut-on être persan ? » se demandaient, à travers ladite fiction épistolaire, les Parisiens du XVIIIe siècle, à la vue du philosophe exotique déambulant sur leurs pavés. Dans le film aussi, « l’autre » suscite une curiosité de surface.

Ici, le choc culturel des nouveaux venus se frotte aux détails du quotidien, nourrissant Dheepan d’une charge de vie palpitante sous chaque image, derrière chaque note de la musique hantée de Nicolas Jaar. Mais ce plaidoyer en faveur de l’immigration pour tous, en se colorant d’un portrait sans nuances d’une France des banlieues privée de protection, brouille le message.

« Comment peut-on être Audiard ? » se demande le spectateur impressionné par un tour de force cinématographique, mais effrayé par la détestation aveugle que le cinéaste semble éprouver envers sa patrie.