Des colocs dans sa tête

Vincent, jeune homme schizophrène, fume comme une cheminée, enfile les cafés du matin au soir, sans compter les bières, affichant aussi une dépendance… aux bonbons.
Photo: Les films du 3 mars Vincent, jeune homme schizophrène, fume comme une cheminée, enfile les cafés du matin au soir, sans compter les bières, affichant aussi une dépendance… aux bonbons.

« On a tous signé le bail en même temps », déclare Vincent devant la caméra de sa soeur, Rozenn Potin, lors d’un passage en France, sa mère patrie. Ce trentenaire fait partie d’une immense confrérie peuplée de héros, de méchants ou de griffons, tous logés dans sa tête et ne cessant jamais de lui parler. Il les surnomme ses colocataires, et depuis l’âge de 20 ans, cette présence envahissante a radicalement changé sa vie, ainsi que celle de sa famille.

Cet étudiant modèle a vu son ascension interrompue lorsque les premiers signes de la schizophrénie sont apparus, plongeant ses parents dans un désarroi profond (doublé d’un mélange de honte et de culpabilité), poussant, peut-être inconsciemment, sa soeur cadette Rozenn à s’installer au Québec. Comme on le voit dans Les mondes de Vincent, elle revient à l’occasion au bercail, parfois caméra à l’épaule, constatant les hauts et les bas de ce garçon dont l’intelligence et la culture transpirent souvent dans ses propos, mais dont les comportements révèlent les stigmates de la maladie.

En effet, le jeune homme fume comme une cheminée, enfile les cafés du matin au soir, sans compter les bières, affichant aussi une dépendance… aux bonbons. Tout cela pour atténuer les effets des médicaments, les soubresauts de sa condition, en somme une existence qu’il n’a pas choisie. Cette fatalité est accentuée par l’insertion de nombreux films illustrant un passé idéalisé, celui des vacances ou de l’obtention du bac, images de famille idylliques en comparaison d’un présent erratique et angoissant.

Avec l’enthousiasme de celle qui habite ailleurs et croit avoir l’énergie nécessaire lors de son retour à la maison, Rozenn Potin entreprend avec Vincent une visite au pays de l’enfance insouciante nommé Saint-Raphaël, station balnéaire de la Côte d’Azur. Ils y débarquent avant la saison des touristes, belle métaphore de cette marginalité dont souffre le héros, ne faisant que reproduire au bord de la mer les mêmes rituels toxiques que chez ses parents.

Ce portrait aux accents mélancoliques laisse aussi place à d’inévitables confrontations entre frère et soeur, aux silences pesants du père (ce n’est pas une spécificité québécoise) et aux angoisses d’une mère refusant les épanchements devant la caméra de sa fille. La cinéaste devra d’ailleurs la pointer vers le sol lors d’un échange se voulant « thérapeutique », se concluant par une fin de non-recevoir. À ce jeu, Nathalie, la copine de Vincent, qui elle aussi souffre de schizophrénie, se dévoile avec plus d’abandon, petit rayon de soleil pour cet homme blessé ballotté entre la réalité, un espace mental fragilisé et l’hôpital psychiatrique.

Dans ce journal intime tourné dans la fébrilité, le dénuement et d’inévitables maladresses techniques, Vincent se révèle tel qu’en lui-même, cherchant ni l’approbation ni la pitié, trônant au milieu de ses multiples colocs imaginaires. Pas étonnant que ceux qui occupent son univers bien réel s’y sentent à l’étroit.

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Les mondes de Vincent

★★★ 1/2

Canada, 2015, 80 min. Documentaire de Rozenn Potin.