De-ci de-là dans une sélection épivardée

Généreux festival qui prend ses aises sous le soleil ! Cannes est le nombril du monde cinématographique. Pas de doute ! Ses palmiers ondulants nous l’assurent, ses taxis en grève, ses stars et ses caprices aussi. Où, ailleurs sur la planète, je vous le demande, aurait-on refoulé des femmes à une projection de gala sous prétexte qu’elles ne portaient pas des chaussures à talons hauts ? Partout, les commères et les gazettes de la Croisette relaient le scandale. Quant aux talons plats, ils font la gueule en réclamant la démocratisation du tapis rouge. Cannes, c’est pas toujours le pied !

À bas son nombril snob et parfumé ! Même en bottes de jobbeur, le Québec se sent parfois un (tout petit) peu sa succursale. Il y a des jours comme ça…

Voyez le film américain Sicario de Denis Villeneuve, si bien accueilli. Ouvrez le Screen Daily. Son titre en machette : Dolan World Domination. Rien de moins ! L’article en dessous commente la ruée des préventes internationales pour Juste la fin du monde, tourné près de Montréal dès le lendemain de la clôture du festival par notre jeune membre du jury. Marion Cotillard, Vincent Cassel, Léa Seydoux, Nathalie Baye, Gaspard Ulliel : « Une des plus prestigieuses distributions des films du Marché », commente le journaliste.

Avant le premier tour de manivelle, c’est dans la poche : l’Australie, l’Allemagne, la Suisse, la Pologne, la Corée du Sud, la République tchèque, la Russie, le Portugal, l’Italie, le Japon, la Grande-Bretagne l’ont déjà acheté. Sans compter la France et le Canada, pays coproducteurs, bien entendu. La domination du monde passe par chez nous. Éclair de fierté fugitif !

Éclectique, mais incohérent

 

Boum ! Retour sur la planète des films et la compétition cannoise. La meilleure sur le globe ? Pas sûre !

Éclectique jusqu’à l’incohérence, s’épivardant comme une boule de billard. On garde l’impression que les programmateurs ont jeté dans la course à la Palme d’or des mets pour tous les goûts : oeuvres sociales, contes fantastiques, thrillers, romances, drames politiques, etc. Bons pas bons. Bonne chance au jury !

Le premier critère de sélection d’un film semble avoir été les noms des cinéastes et la garniture de stars, avec deux ou trois oeuvres sans étoiles pour brouiller les pistes.

Pour l’heure, à travers les pools critiques du Film français et de Screen, ce sont Le fils de Saul du Hongrois Laszlo Nemes, Mia madre de Nanni Moretti et Carol de Todd Haynes qui dominent le peloton. The Sea of Trees de Gus Van Sant a mordu la poussière, Mon roi de Maïwenn aussi. Quant au reste, beaucoup d’avis partagés. On verra bientôt où se situe Sicario au milieu de ces grilles critiques là.

Un conte mal aimé

 

Il y a ici des lynchages, justifiés ou pas, et quand le vent se lève, attention !

Marguerite et Julien de la Française Valérie Donzelli, par exemple. Ce fut sa fête. Pire que le Maïwenn, et avec moins de raisons. Ce n’était pas la soirée des dames.

Donzelli (la cinéaste de La guerre est déclarée), sur un scénario de Jean Gruault jadis destiné à François Truffaut, a réalisé un conte pourtant plein de charme et de beautés visuelles. Elle s’est amusée à tisser des variations anachroniques autour de l’histoire réelle au XVIIe siècle d’un frère et d’une soeur exécutés en France pour leur passion incestueuse.

À sa proue, Anaïs Demoustier, toujours piquante, et Jérémie Elkaïm, acteur fétiche de Donzelli, trop faiblard, il est vrai, en dernier amant incestueux romantique.

 

Des costumes de la France des années 20, des hélicoptères, un château d’époque, le tout servi avec force pirouettes visuelles. Bref, un jeu, mais un jeu virtuose, tout en vertiges, en portes ouvertes sur d’autres mondes. Donzelli se fait beaucoup reprocher une absence de point de vue tragique sur l’inceste. Tel n’était pas visiblement son but.

Les critiques français ont donc descendu en flammes son film. Banal ! Froid ! Ridicule ! Etc. Mais ils ont trop pris un exercice de style scintillant et délicieux au premier degré. Sa construction en poupées gigognes, ses partis pris de courtepointe d’époque, entre vrais châteaux et maquettes, apparaît aussi original que frais et rebondissant. C’est un conte, après tout, et dans tout conte traditionnel, les repères temporels doivent s’effacer.

Bizarrement, le film — et ce n’est pas pour sa romance, mais pour la légèreté et sa jonglerie avec le merveilleux — plaît davantage aux femmes qu’aux hommes. Ça prendrait une psychanalyse collective pour l’expliquer. On n’ose s’y aventurer. À demain, allez !

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