Bilan - 2003 : les restes du monde

À première vue, tout nous force à croire que l'année 2003 a légué à la postérité un bien modeste héritage. Or, la tiédeur de la moisson cinématographique, en dehors du cinéma québécois à qui le «profil bas» des Européens et des Américains a profité (voir page E 6), s'explique d'une part par l'absence de grands films fédérateurs à large diffusion — comme l'ont été l'an dernier Le Pianiste et Parle avec elle —, d'autre part par la dureté des thèmes: mort, corruption, violence, guerre, maladie, alcoolisme, etc.

Des 21 oeuvres réparties dans les palmarès personnels que nous, critiques du Devoir, vous proposons aujourd'hui, presque toutes sont porteuses d'un ou de plusieurs de ces thèmes. Par ailleurs, plus de la moitié d'entre elles sont passées en coup de vent sur nos écrans. Même que certaines, telles Cité de Dieu, Sweet Sixteen ou Elephant (Palme d'or à Cannes, pourtant), n'ont été vues que dans les grands centres urbains.

Pendant ce temps, et fidèle à son habitude, Hollywood a monopolisé le parc de salles québécoises avec ses treize films à la douzaine. Mais au-delà des succès mérités de Matrix Reloaded, Finding Nemo et Pirates of the Carribeans, les concerts d'enthousiasme se sont fait rares. Au rayon des blockbusters, Hulk (qui méritait mieux), Open Range et Seabiscuit, trois des poulains les plus sérieux de la moisson hollywoodienne, ont essuyé les plâtres, tandis que l'habituel cortège d'attrape-ados ineptes moissonnait les gros bidous (Daredevil, Charlie's Angels 2, Legally Blonde 2, Lara Croft 2, The League of Extraordinary

Gentlemen, etc.).

Au chapitre des films d'auteur, partagés entre Hollywood et les indépendants (qui n'ont plus d'indépendant que le nom), les frères Coen ont déçu (Intolerable Cruelty), Robert Benton s'est planté (The Human Stain), Anthony Minghella s'est rangé du côté de la Grande Vertu (Cold Mountain), Danny Boyle a frappé fort mais personne n'a entendu (28 Days Later) et Quentin Tarantino a renversé la presse sans que le public suive (Kill Bill, vol. 1).

Pour toutes ces raisons, et pour bien d'autres sans doute moins simples à déchiffrer, l'éblouissant Mystic River, de Clint Eastwood, se retrouve seul à défendre, au fil d'arrivée, la vertu du cinéma d'auteur américain, toute appartenance confondue. Et ce bien que le film, distribué par un major (Warner, en l'occurrence), ait été produit en marge par la maison de production du cinéaste. Laquelle a dû insister afin que Warner attrape la balle au vol.

Les indépendants

Comme c'est souvent le cas depuis une dizaine d'années, ce sont les indépendants américains qui brillent à l'heure des palmarès et des cérémonies de remises de prix. Et dans leurs rangs, on retrouve, en majorité, des cinéastes ressortissants d'autres pays tels la Nouvelle-Zélande (Peter Jackson: The Lord of the Rings), la Grande-Bretagne (Stephen Daldry: The Hours), la Russie (Vadim Perelman: House of Sand and Fog) et le Mexique (Alejandro Gonzalez Inarritu: 21 Grams).

La plus belle surprise de 2003 est quant à elle issue de l'imagination d'une immigrante de quatrième génération: Sofia Coppola, fille de Francis (Le Parrain), petite-fille de Carmine (compositeur), nous livrait avec Lost in Translation une oeuvre lumineuse sur l'exil et l'altérité, campée dans un Tokyo filmé comme un spectacle vivant. Qu'importent les résultats des Golden Globes et des Oscars, l'année 2003 aura été la sienne.

Du reste, plusieurs des meilleurs films de 2003 nous sont parvenus des pays anglo-saxons: The Magdalene Sisters, de l'Irlandais Peter Mullan; Sweet Sixteen, de l'Anglais Ken Loach; Alexandra's Project, de l'Australien Rolf de Heer; Bend it Like Beckham, de l'Indo-Britannique Gurinder Chadha; Spider et Flower and Garnet, des Canadiens David Cronenberg et Keith Behrman, respectivement.

L'Europe, où la production est en hausse et l'assistance en baisse, n'a pas exporté cette année de Parle avec elle ou d'Amélie Poulain. Cette relâche — ponctuée par les succès critiques et autrement confidentiels de L'Homme sans passé et de L'Arche russe — ne passe pas inaperçue à l'heure où le cinéma français, second en importance chez nous (après celui des États-Unis), nous a fait parvenir un chapelet d'oeuvres de peu d'éclat (Une femme de ménage, Le Frère du guerrier, Choses secrètes) et une volée de pétards mouillés (Bon voyage, Fanfan la tulipe, Chouchou). L'honneur de l'Hexagone repose entre les mains des Triplettes de Belleville, magnifique mais sombre oeuvre d'animation de Sylvain Chomet, véritable film-emblème de cette moisson 2003 à l'humeur chagrine.