Le cinéma social sous les ors du palais

Hélène Loiselle dans une scène tirée du film «Les ordres» de Michel Brault
Photo: Photo du film © DR Hélène Loiselle dans une scène tirée du film «Les ordres» de Michel Brault

À la terrasse du festival, au troisième étage du palais, Marie-José Raymond et Claude Fournier nous rencontraient avant « leur » projection.

Le couple lançait lundi dans la section Cannes Classics, une version restaurée et numérisée par la fondation Éléphant des Ordres de Michel Brault, lauréat du prix de la mise en scène, ici même en 1975. Ce grand film choral connaîtra une seconde vie. On la lui souhaite longue et heureuse.

Sans Les ordres, cette année, la présence québécoise à Cannes se résumerait peu ou prou au film de Villeneuve sous bannière américaine, au court métrage Bleu Tonnerre à la Quinzaine des réalisateurs et à Xavier Dolan au jury. Claude Fournier s’en dit conscient, comme de l’importance accrue que prennent les films de répertoire, industrie en soi sur la planète cinéma. L’an dernier, la fondation québécoise Éléphant était entrée par la grande porte de Cannes Classics à travers la projection de Léolo de Jean-Claude Lauzon. Voici ses dirigeants devenus familiers de la grande maison.

Marie-José Raymond et Claude Fournier circulent ailleurs aussi. « On a accompagné en octobre à l’Institut Lumière de Lyon la version restaurée des Bons débarras de Francis Mankiewicz. C’était juste après la sortie en salles là-bas du Mommy de Xavier Dolan. Et les spectateurs nous demandaient : “Y a-t-il vraiment au Québec de tels problèmes entre les parents et leurs enfants rebelles ?” Les parallèles entre les deux films leur sautaient aux yeux. »

Avec Les ordres, la révolte s’étend à l’autorité politique. Ça explose davantage dans nos films que dans notre société. Soupape, sans doute.

Un système pourri

Vincent Lindon et le cinéaste du Bleu des villes, Stéphane Brizé, se comprennent désormais à demi-mot et partagent l’envie de saisir leur société par les cornes. Brizé l’avait si merveilleusement dirigé dans Mademoiselle Chambon et Quelques heures de printemps (abordant l’euthanasie).

La loi du marché, premiers pas du cinéaste français en compétition à Cannes, aborde le milieu du travail en perte d’humanité dans une France en crise ainsi que la quête de dignité d’un sans-grade qui à bout d’humiliation, un jour, se rebiffe.

On parle ici d’un tournage à microbudget avec salaires de Lindon et du cinéaste en différé : une proposition de cinéma parallèle, où le dispositif fait écho aux thèmes. Sa sélection à Cannes fut vécue par l’équipe comme un petit miracle.

Excellent, filmé de dos souvent à la façon des frères Dardenne, Lindon est le seul acteur patenté parmi les non-professionnels qui l’entourent. Ces derniers jouent souvent leur propre rôle : vendeuses, caissières, etc.

Sous des allures de documentaire, le film montre l’individu ballotté à l’heure où les entreprises, ivres de performance, mettent des gens compétents dehors, pour rentabiliser leur boîte, et les remercient à la moindre peccadille.

« Dans ce film, les gens passent leur temps à faire des choses qu’ils n’ont pas envie de faire, résumait Lindon en conférence de presse. Le cinéma est une façon très éloignée de faire de la politique. Mais primordiale. »

Piège évité

Thierry, son personnage d’ouvrier quinquagénaire est au chômage, parce que les patrons se sont tournés vers la main-d’oeuvre asiatique. À lui, le parcours du combattant : les entrevues d’emploi sur Skype, les stages bidon, etc. Sa femme n’est pas causante, mais ils s’aiment, leur fils souffre de paralysie cérébrale, poussé par ses parents à réussir du mieux qu’il peut.

Thierry acceptera au bout du tunnel un métier d’inspecteur des vols à l’étalage dans un grand magasin, côtoyant la misère humaine.

Cela sonne pas très neuf comme concept et les longs plans-séquences plombent le rythme, mais le piège de la caricature est évité. Fonctionnaires, patrons, ne sont pas des monstres, juste les rouages d’une machine qu’ils ne contrôlent pas. Quelques moments d’humour éclairent le dur portrait social, l’apprentissage du rock and roll par l’ouvrier et son épouse par exemple. On en aurait pris davantage. Stéphane Brizé est moins bon raconteur d’histoire que dans ses films précédents.

L’ombre des frères Dardenne plane sur tout le film, au traitement comme au thème, avec une force scénaristique en moins. Sous le vent de la mondialisation, la cruauté du monde du travail s’insinue pourtant entre chaque scène comme un poison transmis jusque dans nos veines. C’est déjà beaucoup.