Une icône et des silences

Gabriel Byrne et Isabelle Huppert se donnent la réplique dans «Louder than Bombs».
Photo: Anne-Christine Poujoulat Gabriel Byrne et Isabelle Huppert se donnent la réplique dans «Louder than Bombs».

Frêle icône insaisissable, sautant à Cannes d’un film à l’autre, voici Isabelle Huppert de retour, avec le même éclat de dureté dans l’oeil. Cette muse éternelle, plus cérébrale que charnelle, émerge intacte du temps qui passe, sur les échasses de sa brillante carrière sous la caméra des meilleurs cinéastes du monde.

Ses souvenirs de Cannes sont au long cours. Elle fut deux fois primée à l’interprétation : pour Violette Nozière, de Claude Chabrol, en 1978, et pour La pianiste, de Michael Haneke, en 2001, tour à tour maîtresse de cérémonie, présidente du jury, jurée, étoile de tapis rouge, présente en compétition avec plus d’une vingtaine de films. Ce festival-là, elle le connaît par coeur. Sa cour arrière doit bien donner sur la Croisette, son horizon se mirer par-delà les paquebots de croisière ancrés dans la baie.

« Jouer avec Isabelle Huppert était le summum de mon ambition professionnelle personnelle », déclarait lundi, en rencontre de presse, le grand acteur irlandais Gabriel Byrne. « Elle est mon actrice préférée. » Et la rousse égérie de recueillir ces déclarations passionnées avec un sourire de Joconde.

Les voici mari et femme dans Louder than Bombs, de Joachim Trier, auteur du remarquable Oslo, 31 août. Un couple bien assorti par une aura de mystère. Byrne, l’acteur de Miller’s Crossing, des frères Joel et Ethan Coen, de Usual Suspects, de Bryan Singer, du Spider de David Cronenberg, avec une douleur en lui, est à son sommet dans les rôles d’intériorité, comme ici en père et en mari désemparé.

Il s’agit du premier film norvégien à concourir pour la Palme d’or depuis 1979 (L’héritage d’Anja Breien). Un hiatus de plus de 35 ans. On imagine sans peine les regards du pays scandinave tournés vers la Côte d’Azur.

Norvégien par sensibilité, planétaire aussi, comme le veut l’air du temps, ce film-là. Afin d’accroître son rayon, le cinéaste s’est tourné vers l’anglais, plantant son plateau à New York, avec des partenaires financiers des deux côtés de l’Atlantique et une distribution internationale : Isabelle Huppert et Gabriel Byrne donc. Aussi deux Américains : Jesse Eisenberg (The Social Network) en fils aîné, qui oscille entre deux amours, et le jeune Devin Druid, formidable de révolte en adolescent mutique, accro aux jeux virtuels, toutes griffes dehors face à son père.

« Joachim Trier est un grand metteur en scène», clame Isabelle Huppert. International, son film, « mais dans le meilleur sens du terme ». Vrai. Tout est en place dans Louder than Bombs pour une oeuvre supérieure, qui glisse pourtant de son cadre comme une anguille, sans se laisser capturer, faute de bruit et de fureur.

La guerre chez soi et au dehors

Ici, la mère (Huppert), grande photographe de guerre, est morte dans un accident de la route et revient en flash-back. Le fils adolescent ignore qu’elle s’est suicidée. Or deux ans après le décès, un journaliste s’apprête à le révéler. Le père (Byrne, incandescent d’impuissance) veut parler au jeune garçon aux prises avec son âge. Mais comment faire ?

L’actrice française dit avoir aimé jouer cette femme multiple, livrée en fragments recueillis par d’autres. « Tour à tour maternelle, absente, dépressive, volontaire, elle est conforme au souvenir que chaque membre de sa famille conserve d’elle. Rarement dans un film a-t-on abordé à ce point les diverses tonalités d’une personne en fonction des regards posés sur elle. Mais elle-même ne sait plus se définir. D’où sa fin. Ici, le regard extérieur et la vie intime sont en dissonance, comme le sont les lieux de travail et l’espace privé. »

À coups de non-dits masculins, Louder than Bombs aborde le couple en étiolement, la gestion de la perte et du deuil, la responsabilité et la solitude de chacun face aux autres.

Ce film complexe, tout en fine mosaïque, servi par d’excellentes prestations d’acteurs, est livré par une caméra très élégante. Mais il manque au scénario une turbulence pour trouver sa pleine charge. Sa subtilité paraît en mal de coups de fureur, sa pudeur, de grands tremblements, à l’instar du personnage de Byrne, qui évite les confrontations.

« Mon propre père s’exprimait par le silence, explique l’acteur. En ayant des enfants à mon tour, j’ai essayé de mieux les comprendre, mais depuis sa mort, je le saisis mieux. Tous les personnages du film sont la proie d’un chagrin et se demandent ce que signifie être un père, une mère, un mari, un enfant. »

« Les enfants reflètent les caractéristiques des parents, renchérit le cinéaste. Les carences d’en haut se répercutent en dessous. » Ce film sur l’incommunicabilité, peine paradoxalement à nous atteindre, par excès de délicatesse, par répugnance à appuyer ses effets. Un mal qui honore presque Joachim Trier, tant il va à l’encontre des courants du jour, mais qui coupe les griffes à ce qui aurait pu être un des purs joyaux de cette sélection cannoise.

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Jouer avec Isabelle Huppert était le summum de mon ambition professionnelle personnelle. [...] Elle est mon actrice préférée.

Tour à tour maternelle, absente, dépressive, volontaire, elle est conforme au souvenir que chaque membre de sa famille conserve d’elle. Rarement dans un film a-t-on abordé à ce point les diverses tonalités d’une personne en fonction des regards posés sur elle.

2 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 19 mai 2015 05 h 16

    Vous savez madame Odile que vous ...

    ...«avez» toute une plume ! Je m'imagine des dictionnaires qui se donnent à l'exercice vous lire....qu'ils doivent être heureux et comblés !
    Votre introduction pour nous présenter madame Huppert: un bijou.
    Je salue aussi votre touchante sensibilité si perceptible à la lecture de votre vision, perception de «Louder than bombs» et du jeu de ses acteurs.
    «ma» plume vous envie...d'admiration.
    Mercis à vous pour tous ces fort beaux et nourrissants «papiers». Mercis aux gens du «Le Devoir»
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages,
    Auteur - Conférencier.

  • Robert Morin - Abonné 19 mai 2015 09 h 46

    Planétaire = Anglophone?

    Vous écrivez => «Norvégien par sensibilité, planétaire aussi, comme le veut l’air du temps...» Que doit-on comprendre sous le terme «planétaire»? Serait-ce l'équivalent inavouable du «Speak white» entendu jadis? Il me semble avoir lu dans vos chroniques que vous trouvez normal cet exode de nos cinéastes québécois du côté états-unien et que, pour de soi-disant motifs d'« ouverture », vous avez réprouvé la demande de PKP d'obtenir une chanson en français de la part d'un groupe québécois se produisant au coeur de l'Abitibi, alors ma question est la suivante : où en êtes-vous dans votre réflexion sur la préservation de la diversité culturelle? Et se pourrait-il qu'il existe un terme clair et net pour désigner l'ouverture à sens unique, le «planétaire» monoculturel... Perso, j'utiliserais le terme «assimilation», bien que plusieurs en ont fait un tabou...