De mémoire, de politiques et d’histoires d’amour

N’allez pas croire que le Festival de Cannes se contente d’enchaîner les films, les exécutions capitales des critiques et les fêtes bien arrosées. Il préserve l’empreinte de la mémoire cinéphilique. Un rôle particulièrement crucial en ces temps de perte de repères cinématographiques.

Dimanche, le palais rendait hommage aux 120 ans du cinéma, avec montage d’une centaine de courts métrages des frères Lumière. C’est Louis Lumière qui devait présider la première édition du festival cannois en 1939, laquelle tomba à l’eau pour cause de guerre mondiale. Dimanche, son train arrivait enfin en gare sur la Croisette. Ce n’était que partie remise. Voyez! Tous ces endimanchés venus accueillir la fratrie…

Ce qui n’empêchait pas le présent de se pointer aussi au rendez-vous. Un colloque se déroulait le même jour sur le droit d’auteur. Faut dire qu’à l’heure où les nouvelles fenêtres et le piratage brouillent les cartes, les scénaristes réclament leur quote-part, sans la récolter. Il faudra bien davantage qu’un colloque pour réglementer jusqu’au rond-point ces zones d’interférences. 

Le Devoir a pu rencontrer après coup, la ministre de la Culture Fleur Pellerin, qui dit vouloir vouloir se battre pour la diversité, en intégrant l’ensemble des nouvelles plateformes. « Tout le monde doit avoir accès aux mêmes films, sur un seul marché », soutient-elle. 

En France, patrie de la cinéphilie, le grand écran a jusqu’ici résisté à l’envahisseur. Le tsunami de Netflix et compagnie menace quand même ses remparts. Fleur Pellerin se fait rassurante, mais les solutions ne sont pas encore trouvées. Elle l’admet.

À l’heure où prolifèrent par ailleurs les euros puddings, ces productions internationales tournées en anglais avec des acteurs de nationalités diverses, la ministre de la Culture ne croit pas que la langue de tournage constitue un obstacle. « Mais il est important pour la France d’apporter un soutien aux films dans toutes les langues et on ne doit pas donner le sentiment au marché anglo-saxon qu’il constitue la seule voie possible. » 

À Cannes, on cherche, comme ailleurs, à résoudre la quadrature du cercle, avec des modèles de transition viables et équitables entre la salle et la prolifération des écrans parallèles, entre les cultures nationales et le vent de la mondialisation. Bonne chance à tous! Et à la revoyure!

La passion selon Maïwenn

 Le colloque en question valait également à Cannes la visite du premier ministre français Manuel Vais. Le politicien a même assisté à la projection du film de Maïwenn en compétition, Mon roi, s’avouant à la sortie, bouleversé par ce film. Mais était-il en position de s’en déclarer déçu? 

Maïwenn avait récolté le prix du jury pour Polisse en 2011, œuvre chorale sur une brigade des affaires criminelles, responsables de mineurs. Avec Mon roi, elle enfourche le portrait du couple, sur dix ans, divorce inclus, sans vraiment convaincre, même si ça démarre plutôt bien. La sauce se gâte vite.

 Caméra à l’épaule, à travers les montagnes russes des scènes d’intensité, le couple est livré ici en une série de corps à corps sans répit. Que de crises et de cris!

Pour une fois, la cinéaste actrice ne s’est pas mise en scène, préférant, explique-t-elle, se concentrer sur la direction d’acteurs. Son alter ego (plutôt un faire-valoir), l’avocate Tony, se voit incarné par Emmanuelle Bercot, (réalisatrice de La Tête haute, le film d’ouverture cannois), laquelle n’a ni son punch, ni son charisme, ni son charme. 

L’incendiaire Vincent Cassel joue l’amoureux, un homme séduisant, manipulateur, imprévisible, hédoniste et flanqué d’une bande de mannequins pour les soirs de fête. Ironie du sort : ce qui devait être une relation perçue à travers le regard du personnage féminin, donc favorable à sa cause, produit l’effet inverse. 

Il y eut beaucoup d’improvisation au plateau. Si Cassel, sûr de lui, fort de son talent porté par des années fécondes de métier, a su donner corps et vie à un personnage pétri de vie et d’humour, Emmanuelle Bercot, dont le personnage crie et gémit durant les trois-quarts du film, peine à susciter l’empathie. On se demande ce que son partenaire a bien pu lui trouver. La chimie entre eux ne passe jamais.

Cette passion ardente de Tony et de Georgio se voit livrée en flashbacks à partir du centre de réadaptation où elle a échoué après un accident de ski et où la compagnie de jeunes gens black, blancs, beurs des cités (pour la bonne conscience sociale) lui redonne le goût de rire. Deux histoires en une, qui se marient mal. Faut dire que Maïwenn n’a pas aidé son actrice. Jamais maquillée, mal fagotée, sans esprit ni répartie piquante, cette dernière ne fait guère le poids face à ses rivales dans le cœur de Georgio. 

Emmanuelle Bercot nous a expliqué avoir douté que le rôle fût fait pour elle. On en doute aussi.

« Je me suis retrouvé en terrain inconnu, avec une liberté apparemment totale, explique de son côté Vincent Cassel. Alors j’ai décidé de me battre pour la condition des hommes. C’est difficile d’être un homme, surtout dans une histoire d’amour. »

Il aura remporté son pari. Mon roi ne tient debout que par sa seule présence. Un comble pour un film de femmes…

La passion toujours, mais selon Todd Haynes

L’amour, thème du jour, était aussi au cœur de l’élégantissime Carol de l’Américain Todd Haynes (Velvet Goldmine, I’M Not There), adapté par le cinéaste d’un roman de Patricia Highsmith. Celle-ci l’avait écrit sous pseudonyme et n’en reconnut la maternité qu’en fin de parcours. 

Ce film situé à New York en 1953, aborde le coup de foudre de Carol, une grande bourgeoise en instance de divorce (jouée par une Cate Blanchett sublime) et de Thérèse, une petite vendeuse (Rooney Mara, la Lisbeth du Millenium de David Fincher) durant les achats de Noël de madame. Le mari veut priver Carol de la garde partagée de leur fille, en invoquant ses mœurs. Les deux femmes partent alors sur les routes s’aimer dans des chambres d’hôtel anonymes, en une ère de puritanisme exacerbé.

À Cannes, Cate Blanchett a été obligée de démentir des rumeurs de liaisons avec des femmes. Misère! À son avis et à juste titre : « En 2015, ce genre de question ne devrait pas avoir d’importance. Il y a 70 pays dans le monde où l’homosexualité est encore illégale. Nous vivons une période profondément conservatrice. »

Comme dans Far from Heaven, son film de 2002, situé aussi au cours des années 50, sur le thème identique d’une homosexualité perçue comme déviante — hommage au cinéma de Douglas Sirk, son idole — Todd Haynes manifeste dans Carol un soin maniaque à la reconstitution, des décors, accessoires, costumes. Carol est magnifique et classique, parfaitement huilé, tout en manquant de pulsions pour embraser sa torche et flanqué d’une musique trop présente qui brise son rythme. 

La scène de lit, glacée, se révèle la moins réussie du film, en panne de passion transgressive. Croit-on jamais en l’amour de ces deux femmes, au fait? Le courant entre les actrices ne passe guère.

La caméra scalpel d’Ed Wachman se fait pourtant attentive à chaque état d’âme des héroïnes, entre enfermement et libération, entre peurs et défis d’amour lancés au monde entier, sur mille effets de miroirs réfractés. La dégaine royale de Cate Blanchett, ses demi-sourires, ses vêtements éblouissants sont les plus beaux diamants de cette couronne. Quant à son dernier regard lancé au dénouement, il demeurera gravé dans la mémoire des spectateurs comme un trait de lumière vive. 

Plusieurs critiques ici ont crié au chef-d’œuvre, mais le perfectionnisme même de Todd Haynes enlève à son film des ardeurs. Il manque à Carol quelques égratignures pour émerger d’un esthétisme qui l’emprisonne comme les carcans d’une époque que Todd Haynes dénonce. 

Si bien que les deux films d’amour en compétition dominicale avaient du mal à imposer la conviction de leurs transes. Dans un cas comme dans l’autre, le duo boitait, faute d’interprètes compatibles. 

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