Brûlant regard sur la Shoah

Le film hongrois «Le fils de Saul», de Laslo Nemes, aborde le quotidien de déportés juifs formés à entraîner les prisonniers dans les chambres à gaz d’Auschwitz.
Photo: Festival de Cannes Le film hongrois «Le fils de Saul», de Laslo Nemes, aborde le quotidien de déportés juifs formés à entraîner les prisonniers dans les chambres à gaz d’Auschwitz.

Il ne faut jamais généraliser ! Tenez, jeudi, après la furie Mad Max, grand événement du jour, méditant sur une compétition qui privilégie les stars et les gros noms, s’est posée sur écran l’exception sublime. Vrai coup de coeur de la course — on ne l’oubliera pas — ce film hongrois formidablement réalisé, sans vedettes, sur un sujet impossible s’intitule Le fils de Saul. Un premier long-métrage signé Laslo Nemes, qui fut assistant du grand cinéaste Béla Tarr.

Place au quotidien de déportés juifs formés à entraîner les prisonniers dans les chambres à gaz d’Auschwitz, avant de sortir leurs cadavres puis de nettoyer les lieux en vue du prochain convoi. Ces hommes étaient tués au bout de trois ou quatre mois, afin de préserver le secret des camps d’extermination nazis. Nemes avait découvert des textes écrits par ces ouvriers de la mort, publiés beaucoup plus tard.

Dans la fumée, la noirceur souvent, les cris, les ordres aboyés, la cohue, filmant son héros principal (extraordinaire Géza Röhrig, capté de dos souvent) à travers des mouvements de caméra d’une justesse éblouissante, et force plans séquence, Laslo Nemes nous laisse étourdis par son savoir-faire.

Une partie de la famille du cinéaste a été emportée par la Shoah, et la charge émotive qu’il porte en lui brûle l’écran. Rarement la Shoah aura paru vibrer à ce point de vérité, dans les gestes de la perpétuelle survie, la peur, le rêve de rédemption mais l’attente du pire. À surveiller au palmarès !

 

Tale of Tales de l’Italien Matteo Garrone (le cinéaste de Gomorra) tranchait moins avec les couleurs du cru. Ce film entremêlant d’anciens contes italiens de Giambattista Basile a été tourné en anglais, avec des stars comme Salma Hayek, Vincent Cassel, Toby Jones, John C. Reilly, etc. C’est le Into the Woods de l’Italie, en plus somptueux, mais tissé de segments inégaux. On pense aussi au Decameron de Pasolini, en mode mineur, sur effets spéciaux pas toujours au point. Des costumes superbes, des monstres inquiétants, des sorcières malheureuses font écho aux réalités d’aujourd’hui. Mais tous ces rois et ces reines hantés par des passions mauvaises, ces princes et princesses sacrifiés dans des châteaux en nids d’aigle restent un peu prisonniers de leurs cages de verre. Magnifique ce film, mais pas très bien tissé, avec des personnages de caricature, à l’exception du roi lubrique joué par Vincent Cassel, qui excelle en ce type d’emploi. Une esthétique plus rugueuse aurait mieux transmis la sève de ces contes fantastiques repris par Grimm et Perrault.

 

Vu aussi le film d’ouverture d’Un certain regard, An de la Japonaise Naomi Kawase. Cette cinéaste nippone, à l’écriture de finesse et de poésie, attentive aux traditions qui s’éteignent, est une des vedettes de Cannes. Souvent en compétition, ses films récoltent des prix ou pas, mais sont toujours appréciés. Cette fois, elle atterrit à Un certain regard, section honorable, mais moins prestigieuse que la course.

Son film, un peu prévisible, mais touchant et inspiré, aurait mérité de se hisser plus haut. An célèbre la classique rencontre de solitaires. Ici, un ancien prisonnier devenu cuistot de dorayakis, pâtisseries japonaises, et une vieille dame rescapée de la lèpre, cuisinière émérite. Leur duo se joue sur fond des gestes de l’art culinaire, de cerisiers en fleur, de lune complice, des non-dits. Cette histoire fragile et tendre est moins commerciale et plus subtile que l’autre film nippon pourtant en compétition : Notre petite soeur de Hirokazu Kore-eda . Ces d’oeuvres de diversité ont besoin des festivals pour survivre. On les sent moins en lumière à Cannes qu’autrefois. À l’exception du film hongrois, bien entendu.

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1 commentaire
  • Yves Côté - Abonné 15 mai 2015 05 h 00

    Im Labyrinth des Schweigens...

    Sur le sujet historique du drame des Camps de Concentration et de leurs aspects sociaux multiples, incluant surtout leurs suites, si vous m'accordez cette matinale digression cinématographique, je vous invite à vous jeter littéralement sur le film allemand "Im Labyrinth des Schweigens", ou en français "Le labyrinthe du silence", lorsqu'il sera diffusé au Québec (j'espère qu'il le sera rapidement...).
    Je ne crois malheureusement pas qu'il soit inscrit à la liste des films présentés à Cannes cette année, mais il faut vraiment ne pas le manquer pour voir un peu plus clair dans la multiplicité et la pérennité des conséquences humaines intimes, mais mondiales, de la folie nazie et de ce que des Hommes, des Hommes et des sociétés qui se réfugient dans un délire idéologique, peuvent inventer et mettre en actions pour se donner l'illusion qu'ils sont eux, des êtres d'exception.
    Les conséquences en question commençant justement dans la société qui fut porteuse de la mise sur pied de la follement dite "purification" religieuse et ethnique en question...
    J'ai eu la grande chance de le voir mardi soir en salle et je vous l'assure, il se méritera sans aucun doute dans les mois qui viennent, d'être inscrit aux divers concours et palmarès mondiaux de films.
    Pas de voyeurisme, pas d'effet spéciaux, pas de romance pleurnichade, mais juste un film qui remet les choses passées à leurs places et qui se trouve bien appuyé sur des faits historiques bien réels.

    Tourlou !