Trois vies d’artistes et une seule mort

Les deux artistes Denis Saint-Pierre et Louis-Pierre Bougie
Photo: Les vues du jardin Les deux artistes Denis Saint-Pierre et Louis-Pierre Bougie

Le parti pris du cinéaste Bruno Baillargeon (Le prix de la vie, Les chercheurs d'or, Un jardin sous les lignes) apparaît aussi banal que casse-cou : poser sa caméra dans un seul et même espace vaste et désordonné, celui d’un atelier partagé par trois artistes : deux peintres et un graveur. Dans L’œuvre des jours, là où les saisons s’écoulent avec discrétion (une lumière changeante, le souffle du vent sur les fenêtres, de simples décorations de Noël, etc.), le temps semble suspendu, les personnages constatant parfois à quel point il passe vite sans pour autant se précipiter.

Il y a tout de même une sorte d’urgence qui plane sur le trio formé de François-Xavier Marange, Louis-Pierre Bougie et Denis Saint-Pierre, eux qui ont posé en ces lieux pinceaux, toiles et encre depuis quelques décennies déjà, petite forteresse les coupant du brouhaha du monde extérieur. La musique résonne beaucoup en ces lieux, bien davantage que leurs conversations, François-Xavier se révélant vite le plus loquace, et Louis-Pierre le plus renfrogné, peinant à trouver un poème de Marie Uguay pour accompagner une de ses gravures.

Cette quête, parfois frénétique, relève-t-elle du hasard, ou est-elle motivée par le déséquilibre annoncé du trio ? Au détour d’une conversation, évidemment minimaliste, on apprend que François-Xavier subit des traitements de chimiothérapie. Le destin tragique de la jeune poète morte en 1981 revient en mémoire, comme si la douleur de son oeuvre semblait se poser sur celle de ces artistes au soir de leur vie, inquiets, sans jamais l’exprimer ouvertement, devant la fin d’une dynamique amicale et artistique qu’ils croyaient peut-être à l’abri de l’adversité.

François-Xavier, fin causeur, se confie abondamment sur son apprentissage d’artiste, sur les maîtres qui l’ont formé, des artisans lui inspirant un immense respect. Ses comparses, eux, laissent davantage leurs créations parler en leur nom, surtout Denis, moins porté sur les épanchements et les confidences. Il n’en sera pas autrement lorsque l’absence de François-Xavier deviendra une triste évidence. Et celle-ci se révèle encore plus forte dans ce refus du cinéaste d’observer son agonie, parfois évoquée lors d’échanges téléphoniques assez brefs, et surtout un silence pesant entre les murs de l’atelier.

Cette opacité constitue la force, mais aussi parfois la faiblesse de ce documentaire en retrait des drames qui se jouent au sein de ce clan typiquement masculin épris d’action concrète, emmuré dans un mutisme quelque peu frustrant. Bruno Baillargeon célèbre surtout le caractère éminemment singulier de leur démarche créatrice, marquée par une simplicité désarmante, un refus du spectaculaire, et une bienveillance rarement démonstrative. Preuve que les oasis de paix peuvent aussi ressembler à un lieu clos croulant sous le bric-à-brac, et avec vue splendide sur Montréal.

L’oeuvre des jours

★★★ 1/2

Canada, 2015, 105 min. Documentaire de Bruno Boulianne.

À voir en vidéo