Faire bonne impression

Bertrand Bonello (à gauche) a voulu, avec le comédien Gaspard Ulliel, éviter le piège de l’imitation.
Photo: Alberto Rodriguez Agence France-Presse Bertrand Bonello (à gauche) a voulu, avec le comédien Gaspard Ulliel, éviter le piège de l’imitation.

Géant de la haute couture, Yves Saint Laurent sut préserver son style, sa signature, tout en se réinventant selon sa muse et l’époque. Si elle n’est pas unique à ce créateur, cette dichotomie explique sûrement, en partie du moins, pourquoi, six ans à peine après sa mort, deux maisons de production différentes ont décidé de lui consacrer des drames biographiques, des « biopics », comme on se plaît désormais à les nommer. Un homme, plusieurs facettes, et autant de perceptions.

Sorti en janvier 2014 en France, Yves Saint Laurent, de Jalil Lespert, une biographie autorisée, a bien fonctionné en salle. Paru quatre mois plus tard, Saint Laurent, de Bertrand Bonello, long métrage non autorisé celui-là, a engrangé des recettes moindres, mais a toutefois eu l’honneur de la compétition officielle à Cannes. L’été dernier, on s’était entretenu avec Pierre Niney, vedette du premier film. Au tour de Bertrand Bonello à présent de raconter la réalisation du second.

Au-delà des questions de popularité et de prestige, les deux oeuvres ne sauraient être plus dissemblables. En effet, là où Yves Saint Laurent opte pour un classicisme exquis, Saint Laurent privilégie, avec bonheur, un impressionnisme plus audacieux.

« C’est effectivement un mot qui m’est venu pendant l’écriture, “impressionnisme”, confirme Bertrand Bonello. Cette approche a informé le scénario, sur lequel tout repose. »

La décision de confier le rôle-titre à Gaspard Ulliel (Les égarés) découle d’un souci similaire d’éviter de donner dans le figuratif.

« Non seulement Saint Laurent est-il connu, mais comme personnage public, il est “récent”. On parle d’une mémoire proche. Je voulais à tout prix éviter le piège de l’imitation et de la “marionnettisation”. Gaspard ressemble certes à Saint Laurent, mais à la base, il m’intéressait en tant que personne. On a donc travaillé ensemble, longuement, afin de faire émerger une perception commune de ce personnage qui a vécu il n’y a pas si longtemps. »

La solitude de Narcisse

 

Bonello filme ainsi un être isolé, insulaire, qui choisit ponctuellement une compagnie triée sur le volet, qu’il s’agisse d’amies égéries ou de partenaires de partouzes. Le reste du temps, on assiste à des déclinaisons de solitude finement assemblées : Saint Laurent créant dans son coin, sourd à la litanie des rendez-vous et des échéanciers que lui fait son assistante ; Saint Laurent avalant des cachets et errant dans son vaste appartement, une mélancolie impénétrable altérant à peine ses traits réguliers ; Saint Laurent s’enfermant dans une chambre d’hôtel sous un nom d’emprunt puis déballant tous ses secrets dans une entrevue téléphonique qui ne sera pas publiée…

Souvent, la seule présence avec qui il partage le cadre de l’image est son propre reflet renvoyé par un miroir.

« Certains décors, comme celui de l’atelier, viennent avec des miroirs : un couturier neregarde jamais en direct, il regarde toujours par le biais d’un miroir. Cependant, avec la chef opératrice Josée Deshaies [la conjointe québécoise du cinéaste], on a poussé les miroirs pratiquement dans tous les décors, d’une part pour accroître la profondeur de champ et, surtout, d’autre part, parce que ça racontait quelque chose sur la mise en scène de soi — un thème du film — et sur le narcissisme inhérent à ce milieu. Le principe est simple, mais l’exécution l’est moins. On s’est donné beaucoup de mal », précise le cinéaste, dont chaque film contient son lot de séquences compliquées, mais d’une fluidité exemplaire.

Émouvante marge

 

« Je n’avais jamais envisagé de consacrer un film à Yves Saint Laurent. Ceci dit, lorsqu’Éric et Nicolas Altmayer [les producteurs] m’ont proposé ce projet, j’ai été tout de suite attiré par les possibilités de cinéma immanentes au sujet — possibilités visuelles, romanesques, etc. J’ai en outre eu le luxe de me ’approprier puisqu’on ne travaillait pas à partir d’un livre. J’ai pu choisir l’angle, les périodes explorées… »

Privé des archives du couturier, le partenaire de longue date de ce dernier, Pierre Bergé, ayant publiquement condamné la production, Bertrand Bonello n’a pas perdu au change. Son film, personnel, est une évocation.

Paradoxalement, il émerge de cette liberté créative un vérisme accru. Au gré des ellipsessavamment modulées, les bouts d’existence se succèdent comme autant d’esquisses croquées sur le vif par un artiste qui sait exactement où regarder. Ou plutôt, ce qu’il veut regarder.

Loin d’être une critique, cette remarque explique à l’inverse pourquoi, bien qu’il se fût agi d’une commande, Saint Laurent s’inscrit de manière si cohérente dans la filmographie passionnante de Bertrand Bonello, à qui l’on doit, pour mémoire, Le pornographe et Tiresia, entre autres récits d’êtres sur la brèche.

« C’est vrai. Les personnages marginaux m’attirent, m’émeuvent. Cette faille, cette fragilité… Saint Laurent m’a ému. »

Nommé pour 10 prix César, le film de Bertrand Bonello prend l’affiche le 15 mai.