Pas de deux, et pas de bavardage

Le film suit la gestation de la 422e production pendant deux mois au cœur du Lincoln Center.
Photo: Cinéma du Parc Le film suit la gestation de la 422e production pendant deux mois au cœur du Lincoln Center.

Certains films de fiction inspirés du milieu du ballet classique renvoient une image quasi effroyable d’un univers tyrannique et carnassier où les ego sont aussi écorchés que les pieds. Darren Aronofsky, parmi d’autres, a nourri cette légende dans Black Swan, charge violente d’une époustouflante virtuosité.

Sans doute par esprit de contradiction, et dans la mesure où la production est sous la gouverne de la vénérable institution qu’il observe, le New York City Ballet (NYCB), le réalisateur Jody Lee Pipes opte pour une approche radicalement différente dans le documentaire Ballet 422. Le ton y est résolument intimiste, dépouillé de bavardage : pas de commentaires en voix hors champ, pas d’entrevues, des échanges sur le mode du murmure (les sous-titres sont parfois nécessaires), aucun éclat de voix.

Dans la lignée d’un Frederick Wiseman, en moins radical et avec plus de concision, Jody Lee Pipes s’est installé pendant deux mois dans ce lieu mythique au coeur du Lincoln Center pour observer la gestation de la 422e production de la compagnie intitulée Paz de la Jolla. Elle est signée Justin Peck, 25 ans, danseur issu du corps de ballet (section dansant en rangs serrés, de la même manière, et où chacun rêve d’accéder au statut de soliste), aussi jeune chorégraphe prometteur qui ne se distingue pas ici par la profondeur de ses explications. Ses propos, laconiques, sont réservés à ses interprètes et aux artisans gravitant autour de lui, nous offrant ainsi une superbe balade dans les recoins les plus exigus de l’édifice, avec quelques rares échappées extérieures où Beck n’est guère plus loquace.

Une lettre d’amour

C’est par son art que le chorégraphe s’exprime avec le plus d’éloquence, cassant l’image de l’artiste au tempérament destructeur. À cause de son jeune âge et de son statut au sein de la compagnie, ses interprètes sont aussi ses pairs, et non les simples marionnettes de sa vision artistique. Celle-ci s’élabore sous nos yeux de toutes les manières, Jody Lee Tipes captant scrupuleusement toutes les étapes, des premières ébauches en solitaire (Beck se sert de son téléphone intelligent) aux derniers réglages sur scène avant la première en passant par des moments plus anecdotiques, dont la teinture des costumes à la machine à laver.

Cette ambiance monastique tranche singulièrement avec tous les clichés entourant les préparatifs d’un spectacle, élaboré ici sans cris indignés ni crises de larmes, où les rares moments de tension semblent neutralisés par une caméra pourtant d’une discrétion exemplaire. Il faut d’ailleurs admirer la tronche contrariée du chef d’orchestre acceptant avec résignation que Beck s’adresse à ses musiciens pour un petit discours à haute teneur diplomatique.

Véritable lettre d’amour à l’égard d’une institution prestigieuse ainsi qu’au dévouement méticuleux de ses artisans, Ballet 422 se distingue par son esthétique raffinée tout comme par son refus d’offrir dans son entièreté une oeuvre dont la genèse n’a plus de secret pour nous. Vous aurez compris que le NYCB tient beaucoup à vous compter parmi ses nouveaux spectateurs. Si la sollicitation atteignait plus souvent un tel degré de ravissement…

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Ballet 422

★★★ 1/2

Documentaire de Jody Lee Pipes. États-Unis, 2014, 75 minutes.

1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 2 mai 2015 19 h 50

    Jody Lee Pipes

    ou
    Jody Lee Tipes ?