Des ados et des vaches

Le couple voulait montrer le Québec qui nous nourrit dans un cadre d’apprentissage hors normes.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Le couple voulait montrer le Québec qui nous nourrit dans un cadre d’apprentissage hors normes.

Et pourquoi les vaches tout à coup ? Ils rient. « On voulait filmer des ados en dehors du côté inactif, passif, sans repères qui leur colle à la peau, explique Anaïs. Et puis, on avait envie d’aller tourner dehors, de s’intéresser au Québec qu’on ne connaît pas. »

Le plancher des vaches est ce documentaire du couple Anaïs Barbeau-Lavalette et Émile Proulx-Cloutier, tandem ayant déjà coréalisé en 2009 Les petits géants sur des enfants de milieux défavorisés de Montréal qui montaient un opéra de Verdi. Elle est la cinéaste du Ring et d’Inch’ Allah. Il est chanteur et acteur (30 vies, L’autre maison). Ce duo engagé se produit parfois de concert sur scène en plus de s’occuper de ses trois enfants. Le plus jeune a quelques semaines et se fait bercer durant l’entrevue. Ce documentaire, ils l’ont fait par blitz de quatre jours échelonnés sur un an.

Ils s’appellent Pascale, Raphaël et Céleste. Ils ont 15 ou 16 ans et, à la Maison familiale rurale, une école de l’Estrie, à Saint-Romain, près de Lac-Mégantic, ils apprennent les métiers de la terre avec, pour moitié du temps, un stage dans une ferme ou une petite entreprise forestière. L’école rurale du coin allait fermer, faute d’élèves. La Maison familiale rurale, grâce à la location d’une partie de ses locaux, lui a permis de garder sa porte ouverte.

Transmission du savoir

Émile Proulx-Cloutieraborde la nécessité de montrer ce Québec qui nous nourrit dans un cadre d’apprentissage hors normes, du type maître à compagnon. « On s’intéressait à la transmission du savoir et des identités par le métier,dit-il. En France, les maisons familiales rurales sont très répandues. Pas ici. Cette expérience de la transmission est bien plus importante dans le film que le sujet de l’agriculture au Québec. Les gens savent que ça va mal dans ce champ-là, mais on entend moins parler de ceux qui entrent en scène pour reprendre le collier. Le plancher des vaches est un cri d’espoir, mais sans lunettes roses. Certains élèves ne sont simplement pas faits pour l’école secondaire traditionnelle. »

Raphaël, élevé sans père, trouve en Paul Chaperon, qui bûche avec ses chevaux, une figure paternelle. « Cet homme de peu de mots est un grand écologiste, précise Émile. Les phrases qu’il dit dans le film, c’est ce qu’on lui a tiré en un an, sur quatre saisons. Quant à Pascale, qui se retrouve dans une ferme où les vaches participent à des concours de beauté, il est passionnant de la voir se transformer. Elle a grandi dans une ferme. Quand elle touche une vache, qu’elle l’embrasse, je me dis : tout est là. »

« Céleste est la plus discrète, renchérit Anaïs. Son père est mort.Travailler à la ferme, c’est sa façon à elle d’être une survivante. »

La jeune cinéaste salue la chance qu’ils ont eue de pouvoir tourner sur quatre saisons : « On a pu voir ces ados apprivoiser la terre, tomber en amour, vivre des deuils. On était derrière le fermier à suivre ses vaches dehors à moins 45. »

La poésie dans le bois

Parfois, des accents de poésie se faisaient entendre, dont Émile goûte encore le sel. « Par exemple, quand Raphaël dit : “Ce que j’aime quand je vais dans le bois, c’est d’écouter la forêt agir”,ou quand Paul Chaperon, sur la terre de ses arrière-grands-parents, précise :“Moi, je ne fais pas d’abattage de bois, je fais du dorlottage de bois.” »

À son avis, ce discours sur la transmission touche une corde sensible chez le public (le film avait été présenté aux Rendez-vous du cinéma québécois) à une époque où on valorise trop peu l’éducateur. « Celui qui éduque n’est plus mis sur un piédestal, mais moi qui viens de jouer un prof de musique à la télé tous les jours [30 vies], j’ai développé une admiration sans bornes pour cette fonction-là. Comme, à travers ce film, aussi pour le métier d’agriculteur. Tu ne peux jamais lâcher. C’est la notion d’engagement qui ressort dans les deux cas. »

Anaïs, qui avait beaucoup mis l’enfance en scène, a aimé se hisser jusqu’à l’adolescence, cette période de crise intense. « Quand j’étais petite, on me demandait quel métier je voulais faire plus tard et j’hésitais entre princesse et fermière… Pour le film, on a quand même été plusieurs jours au milieu des vaches à se faire pisser dessus. La fiction, c’est plus glorieux, mais je me ressource au documentaire parce que j’y vis avec le vrai monde… sur le plancher des vaches. »