Noir, c’est noir

Les échappatoires sont absentes du film, ce qui l’appesantit, comme certaines scènes de violence parfois gratuites.
Photo: Films Séville Les échappatoires sont absentes du film, ce qui l’appesantit, comme certaines scènes de violence parfois gratuites.

On attendait beaucoup du second long métrage d’Yves Christian Fournier après son excellent Tout est parfait en 2008 sur le suicide des jeunes. Et si le résultat laisse perplexe, le cinéaste s’est du moins armé de courage pour sortir d’une forme d’ethnocentrisme dans lequel s’enlise souvent le cinéma québécois.

Il y avait eu avant ce NOIR le Bumrush de Michel Jetté et, plus étroitement collé au même thème, Sortie 67 de Jephté Bastien, sans compter quelques documentaires, dont celui de Magnus Isacsson, Ma vie réelle. Chaque fois l’aventure comporte un lot de risques et d’écueils. Ici, le film peine à relever les défis posés et à créer l’identification du spectateur.

NOIR trouve son cadre dans un quartier chaud de Montréal où les gangs de rue, surtout issus des communautés noires, font la loi dans la violence et l’intimidation. Prostitution, luttes pour le contrôle de la drogue, viols, gangstérisme en tous genres, règlements de comptes sanglants, c’est d’une jeunesse, consentante ou pas, prise dans les rets d’organisations criminelles, qu’il est question aussi. L’image est parfois trop sombre, mais la caméra de Jessica Lee-Gagné demeure solide, collée aux personnages, tout en ouvrant sur un Montréal de la zone rarement montré. Ajoutez une musique formidable, en partie composée par Patrick Lavoie.

Le film n’a pas reçu le budget pour nourrir ses ambitions, on le sent, mais le bât blesse surtout ailleurs. Le scénario de Jean-Hervé Désiré s’égare à travers la multiplicité des personnages. On cherche en vain une ligne dramatique solide. Il manque de comédiens noirs au Québec, surtout chez les jeunes, si bien que, pour des premiers rôles, des nouveaux venus, choisis par un casting sauvage, sautent dans l’arène sans filet. À côté d’un acteur français comme Salim Kechiouche, vu entre autres dans Ce que le jour doit à la nuit d’Alexandre Arcady et La vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche, les autres interprètes paraissent bien amateurs.

Kechiouche incarne avec force Kadhafi, un rappeur venu d’Algérie, bègue, criminel repenti qui, sortant de prison, voudrait se ranger pour s’occuper de sa famille, mais peine à sortir des griffes des gangs de rue et de l’argent du crime vite fait. Une des scènes les plus puissantes du film sera d’ailleurs le rap qu’il entonne, mais le hip-hop aurait gagné à ponctuer NOIR depuis le début, en lui offrant une respiration.

Parmi les rôles vedettes, il y a celui de l’adolescent Dickens (le débutant Kémy St-Eloy), qui voudrait bien incorporer le gang criminel de son grand frère, mais que ce dernier humilie et torture en des rites initiatiques d’une infinie cruauté. Aussi la danseuse Suzie (Jade-Mariuka Robitaille), qui s’entiche d’un gangster, et Fleur (Julie Djiézion), engluée dans une relation malsaine avec le père de son enfant. Autour d’eux, une faune surtout malfaisante, car les échappatoires sont absentes du film, ce qui l’appesantit, comme certaines scènes de violence parfois gratuites. Toutefois, la présence de Maxime Dumontier (acteur de Tout est parfait) en policier blanc qui fait du profilage racial et emmerde les jeunes pour un oui ou pour un non aide à cerner des causes sociales pour ce baril de poudre.

Entre rêves et désespoirs d’un univers suffoquant dans son cercle infernal, Yves Christian Fournier a du moins ouvert la porte sur des réalités devant lesquelles bien des Montréalais se voilent la face, alors qu’elles s’épanouissent à deux pas de chez eux.

NOIR

★★

Réalisation : Yves Christian Fournier. Scénario : Jean-Hervé Désiré. Avec Salim Kechiouche, Julie Djiézion, Jade-Mariuka Robitaille, Kémy St-Éloy, Ephraim Ndombasi, Maxime Dumontier. Image : Jessica Lee-Gagné. Musique : Patrick Lavoie. Montage : Mathieu Bouchard-Malo. 109 minutes.