Dessiner la constellation de l’exil

Les films abordant l’exil ne manquent pas, mais la Franco-Sénégalaise Dyana Gaye avec Des étoiles, tourné entre Dakar, Turin et New York, colore le thème d’une sensibilité particulière. Au cours de la décennie 2000, ses courts métrages J’ai deux amours, Deweneti et Un transport en commun ont beaucoup voyagé. Ils furent remarqués, souvent primés.

Des étoiles, en chevauchement de festivals depuis son lancement à Toronto en 2013, constitue sa première percée dans le long métrage, avec destins croisés sur constellation de l’exil en trois étoiles. Il prendra l’affiche vendredi prochain dans nos salles.

Pas de carte postale

Rencontrée à Paris, sa ville natale, la cinéaste extrêmement sympathique se déclare allergique à la carte postale : « Dans mon film, les villes sont des personnages perçus à travers le regard des humains. » Elles s‘appellent Sophie (Mareme Demba Ly), Abdoulaye (Souleymane Seye Ndiaye) et Thierno (Ralph Amoussou), ces figures d’exil ou de transit en des univers urbains étrangers à leurs codes. « Chaque personnage poursuit une quête, précise-t-elle : d’identité, d’émancipation, mais sans misérabilisme. Ça ne fait jamais avancer une histoire. »

Sophie quitte Dakar afin de retrouver son mari à Turin. Thierno, pour assister à un mariage, découvre le Dakar de ses racines. Abdoulaye avec l’aide d’un passeur a gagné New York. « Chacun a sa raison d’être là où il est : pour trouver une famille élargie, pour chercher un mari volage, pour devenir citoyen d’un monde nouveau. Comment se positionner dans le monde ? Où trouver sa place quand les frontières sont éclatées et les familles aussi ? Mon but était d’explorer les questions relatives à la diaspora sur différents continents. »

Elle dit avoir construit son film comme une chronique en travaillant sur la migration intérieure aux émotions complexes. « Je capture des moments de vie à travers des bouleversements qui s’opèrent en des voies très personnelles. Le lien entre mes personnages ? Le ciel et la mer. L’eau les sépare et les réunit. J’y ai mis beaucoup de moi. »

Couleurs et humour

Dyana Gaye avait huit ans lorsqu’elle a découvert Dakar pour la première fois. Autour de la figure de Thierno, qui arrive dans la capitale sénégalaise, elle a gorgé ses scènes de couleurs et d’humour. « Ce segment est presque une comédie burlesque, avec les deux femmes en querelle sur la tombe du mari. Mais Abdoulaye, à New York, ne saurait être aussi léger. Il est ramené sans cesse à sa solitude. Quant à Sophie, à Turin, qui ne trouve pas son mari, elle pourrait décider de rentrer ou de pleurer, mais cherche plutôt à se reconstruire, par-delà le vide et l’absence. Le film se termine sur elle. On ignore ce qui va se passer. J’ai voulu sa trajectoire lumineuse. Elle s’en est donné les moyens. »

La cinéaste connaît la situation des cinémas du Sénégal. « ll y a deux salles en périphérie de Dakar. Sinon, les vieux cinémas (au nombre de 40 au cours des années 60) sont transformés en poulaillers, deviennent des squats ou sont détruits. Parfois, des écrans en plein air sont montés pour des films en tournées à travers les villages. Les gens voient mon film à la télé, ou en DVD avec beaucoup de piratage, car en gros, ils ont perdu l’habitude de se réunir autour d’un film. Là-bas comme dans bien des pays. En ce sens, la France demeure un îlot de résistance. »

Dyana Gaye écrit le scénario d’un nouveau long métrage sur la culture afro-américaine, entre La Nouvelle-Orléans et Saint-Louis au Sénégal. « Ces deux villes menacent d’être englouties, entre fleuve et mer. Ça nous renvoie à l’état de notre monde. Qu’est-ce qu’on fait après ? »

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Je capture des moments de vie à travers des bouleversements qui s’opèrent en des voies très personnelles. Le lien entre mes personnages? Le ciel et la mer. L’eau les sépare et les réunit. J’y ai mis beaucoup de moi.