La Cinémathèque québécoise en veillée d’armes

Les cinéastes Charles Binamé et Léa Pool en grande discussion avec le comédien Yves Jacques.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les cinéastes Charles Binamé et Léa Pool en grande discussion avec le comédien Yves Jacques.

À la veille du dépôt du budget provincial aux contours d’austérité, les esprits s’échauffaient à la Cinémathèque québécoise. Mercredi matin, ses employés, mais aussi des représentants de la Fédération nationale des communications (FNC-CSN), entourés des personnalités du milieu (les cinéastes Léa Pool, Charles Binamé et Isabelle Hayeur, le comédien Yves Jacques, aussi Suzanne Clément en lettre d’appui), s’inquiétaient de la fragmentation du coeur de la mémoire audiovisuelle.

D’autres têtes d’affiche, dont Denys Arcand, Rock Demers, Micheline Lanctôt, avaient manifesté par missive leur appui au maintien du mandat de la Cinémathèque. Les rumeurs de sa fusion avec Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) vont toujours bon train, menaçant selon plusieurs la vocation profonde de l’institution.

À 51 ans bien sonnés, la Cinémathèque québécoise, en déficit chronique, sous-financée, compte 50 employés, dont 40 permanents. Advenant une fusion avec BAnQ pour son volet de conservation (40 000 films et vidéos, 30 000 émissions télé, etc.), dix postes permanents pourraient sauter, voire plus dans le cas de scénarios plus apocalyptiques.

Lorraine Leblanc, présidente du syndicat des employés de la Cinémathèque, déplore que ceux-ci soient maintenus dans le noir sur l’évolution des pourparlers en cours. Pascale St-Onge, secrétaire à la FNC, dit espérer non seulement que le budget de la CQ sera reconduit sans coupes, mais que le gouvernement y adjoindra une enveloppe de 800 000 $. « Cette possibilité de fusion entre tout à fait dans l’obsession du gouvernement actuel d’essayer de tout fusionner pour faire des économies de bouts de chandelle », déclare-t-elle.

« Je ne peux pas croire que, année après année, cette institution est menacée », s’écriait Léa Pool. Charles Binamé a témoigné de l’accueil magnifique qu’il reçut en ces lieux quand il travaillait sur sa série Blanche. « Je suis là pour la suite du monde, lançait Yves Jacques, puis, soupirant devant la désaffectation de l’État : C’est comme si l’art n’avait plus d’importance… »

Crises à répétition

Lorraine Leblanc a rappelé à quel point la Cinémathèque a traversé des crises à répétition au long de son histoire : « En 2004, nos employés avaient voté à l’unanimité des coupes salariales pour sauver des postes. On est les principaux mécènes de la Cinémathèque. » L’expertise des employés spécialisés mise au service des chercheurs serait noyée, de l’avis général, dans une grande entreprise.

La direction de la Cinémathèque, à cette réunion, brillait par son absence. « Je ne fais pas partie de la CSN, explique au téléphone sa directrice générale, Iolandre Cadrin-Rossignol. Mais on prêtait nos locaux. » Elle précise qu’une assemblée générale des membres est prévue début avril.

 

Propos alarmistes

« Dans le budget, on aura sans doute des indications sur le sort de la Cinémathèque et de BAnQ. Mais des propos alarmistes ont été tenus. Le ministère ne peut dissoudre la Cinémathèque, comme certains l’ont laissé planer, sans l’accord de ses membres. On n’en est pas là. Il faut trouver des solutions alternatives à la fusion. On élabore des pistes, certaines du côté du financement privé, en espérant obtenir un sursis d’un an ou deux pour terminer nos projets et analyser les avenues possibles. »

La directrice des communications de la Cinémathèque, Catherine Vien-Labeaume, tenait à préciser que la ministre de la Culture et des Communications, Hélène David, avait fait fausse route en répondant mercredi en Chambre à sa vis-à-vis de l’opposition officielle, Véronique Hivon, que le Québec finançait la CQ à 80 %. « C’est plutôt 80 % de ses subventions qui proviennent du gouvernement provincial, sauf que l’ensemble des subventions ne couvre que 49 % du financement de la Cinémathèque, qui doit trouver les 51 % manquants par ses propres moyens. »

Véronique Hivon déplore que la ministre David n’ait pas écarté à l’Assemblée nationale le scénario de fusion entre la Cinémathèque et BAnQ, exacerbant, à son avis, les inquiétudes du milieu.

Précisons que certains services, le dépôt légal et la Médiathèque sont déjà sous-traités par le gouvernement du Québec à la Cinémathèque, avec des ressources insuffisantes. « Toujours en mode survie, on n’est pas équipés pour faire face aux mutations en cours », s’exclame Catherine Vien-Labeaume, en réclamant du temps. Confrontée à la crise des salles comme tant d’autres, la Cinémathèque, pour ce qui est de la fréquentation, est passée, hors festivals, entre 2006-2007 et 2013-2014, de 45 spectateurs par séance à 36. Mais depuis 2015, elle enregistre une remontée.

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Je ne peux pas croire que, année après année, cette institution est menacée