Les possédés

Sophie Desmarais est fascinante dans son rôle de Mercedes dans Gurov et Anna, de Rafaël Ouellet.
Photo: Filmoption Sophie Desmarais est fascinante dans son rôle de Mercedes dans Gurov et Anna, de Rafaël Ouellet.

Parvenu au mitan de l’âge, Ben vit la proverbiale crise qui accompagne souvent celui-ci. Insatisfait de son mariage, frustré dans ses velléités littéraires et, surtout, sensible à la passion qu’affiche l’une de ses étudiantes, le voilà qui envisage d’incarner, comme nombre de tristes sires avant lui, l’un des clichés les plus répandus de sa profession. L’objet de son affection se prénomme Mercedes, une jeune femme au regard envoûtant.

Consciente de l’impact de chacun de ses battements de cils sur Ben (Andreas Apergis, une révélation), Mercedes (Sophie Desmarais, fascinante) est celle qui, tout du long, mène le bal, comme on peut s’en rendre compte lors des scènes la montrant avec son ex-petit ami (Éric Bruneau, vrai), beau joueur lucide. Certes, elle laisse croire à Ben qu’il mène, mais rapidement il apparaît évident, même pour le principal intéressé, qu’il est à la merci des caprices du coeur insondable de la belle.

Le plus récent long métrage du doué Rafaël Ouellet (Camion) aurait pu confiner à la banalité n’eût été le scénario ingénieux, aux ramifications multiples, de Celeste Parr. Fine observatrice des moeurs, elle a eu la bonne idée d’intégrer la nouvelle de Tchekhov La dame au petit chien, qui obsède Ben, en guise de point de référence à la liaison entre deux êtres littéraires qui semblent incapables de se contenter du réel — lui en projetant dans son quotidien la mélancolie romantique mais délétère d’un auteur mort, elle en s’adonnant à une autofiction de tâtonnement mais de vitalité. Fait intéressant, Ben méprise sa femme, à moins qu’il ne l’envie, au fond, parce qu’elle a l’audace d’écrire de la fiction populaire. Lui créature, elles créatrices.

Entre tourments et déchirements, Ben est possédé, pour faire allusion cette fois à Dostoïevski, par l’âme russe. À défaut d’arriver à l’évoquer dans ses écrits, il se laissera dévorer tout entier par celle-ci.

Chronique d’une rupture annoncée

Il résulte de cette conjoncture singulière un pas de deux chargé de désir et d’érotisme entre deux amants hantés, d’où le titre, Gurov et Anna, les protagonistes de ladite nouvelle. Or, si Ben cherche à se perdre dans l’univers de Tchekhov, Mercedes, elle, ne consent à y évoluer que le temps que durera la danse. D’emblée ou presque, le spectateur sait qu’il est convié à la chronique d’une rupture annoncée.

D’une grande beauté, Gurov et Anna recourt à maintes allusions plastiques pour transformer le Mile-End en Yalta. L’hiver québécois aide, mais ce sont la direction photo de Geneviève Perron et la direction artistique de Mario Hervieux, toutes deux splendides, qui font la différence. Plus ouvertement formelle qu’auparavant, la réalisation de Rafaël Ouellet s’avère aussi stimulante qu’achevée. Le troisième acte s’étire, à l’instar du malheur de Ben, mais il y a dans ce film tellement de beauté, de risque et, oui, d’originalité qu’on aurait tort de chipoter.

À terme, Gurov et Anna marque un tournant dans la carrière encore jeune d’un cinéaste qu’on savait talentueux, mais pas à ce point curieux. C’est une excellente nouvelle.

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Gurov et Anna

★★★ 1/2

Réalisation : Rafaël Ouellet. Avec Andreas Apergis, Sophie Desmarais. Québec, 2015, 112 minutes.