Ces femmes voilées, dévoilées

Élizabeth Tremblay-Gagnon, Lysandre Ménard, Céline Bonnier, Diane Lavallée, Pierrette Robitaille et Valérie Blais font toutes partie de la distribution du prochain Léa Pool (au centre).
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Élizabeth Tremblay-Gagnon, Lysandre Ménard, Céline Bonnier, Diane Lavallée, Pierrette Robitaille et Valérie Blais font toutes partie de la distribution du prochain Léa Pool (au centre).

Signe que la cinéaste Léa Pool est en pleine promotion pour La Passion d’Augustine, lorsque j’évoque notre dernière rencontre au Festival de San Sebastian alors que Maman est chez le coiffeur (2008) était en compétition, elle s’empresse de souligner que son dernier film « serait très bon pour ce festival, à cause du passé catholique de l’Espagne ».

Sur ce point, elle a raison, voulant convaincre les sceptiques de la voir s’égarer dans un univers que cette femme d’origine suisse, arrivée au Québec en 1975, n’a pas connu : celui des religieuses au service d’un clergé tout-puissant dans les années 1960, mais dont l’autorité allait vaciller sous les vents forts de la Révolution tranquille. La réalisatrice d’Emporte-moi — une transposition de son adolescence suisse dans le Montréal de 1963 — reconnaît qu’elle n’aurait su imaginer une telle histoire, remerciant la scénariste Marie Vien de l’avoir convaincue de porter à l’écran ce récit marqué par la dévotion, surtout celle à l’égard de la musique.

Le fait de ne pas être catholique pouvait sembler un obstacle, mais pas pour Léa Pool. « Je me suis dit que j’aurais un regard plus bienveillant, plus humain. Il n’était pas non plus question de faire l’apologie de ce monde religieux. »

Marie Vien, elle, le connaît bien, bercée par la musique dans sa famille, rompue pendant 15 ans à l’art du piano, dont plusieurs chez les religieuses. Mais Alice (la nouvelle venue Lysandre Ménard), jeune prodige débarqué dans le couvent tenu par sa tante Augustine (Céline Bonnier) et reconnu pour son excellence musicale, ce n’est pas elle, ou si peu. « J’avais fait une promesse à ma meilleure amie décédée d’un cancer. À sa mort, j’ai revu toutes nos années d’apprentissage, et j’ai décidé d’écrire un film consacré à la musique. » Pour cette conceptrice et productrice de variétés télévisées, cette première incursion au cinéma aux côtés de Léa Pool fut « formatrice et formidable », lui permettant aussi « de donner la parole aux religieuses qui, dans les années 1960, se sont tues ».

Un moment charnière

Marie Vien en a long à dire sur cette époque, portée par ses recherches sur ce moment charnière où l’Église catholique va remettre à l’État les clés du monde de l’éducation et de la santé, se modernisant au passage. « Je voulais montrer ce couvent comme un microcosme, affecté à la fois par la Révolution tranquille et Vatican II. Les couvents de religieuses fermaient les uns après les autres, tandis que les évêques allaient à Québec pour sauver leurs écoles de garçons. De plus, on dit que la transition fut harmonieuse, mais le Québec vivait le sommet de son baby-boom tandis que l’Église subissait un nombre grandissant de désaffections de ses membres : elle ne pouvait plus suffire à la tâche. Ça, on en parle peu… »

Les personnages qu’elle a imaginés sont pris dans la tourmente, celle de voir leur école fermer ses portes, refusant la fatalité sous la gouverne d’Augustine, ayant pris le voile pour étouffer quelques ambitions et cacher un drame très personnel. Pendant cette bataille, elles devront se révéler… et se dévoiler. « La scène du dévoilement m’apparaît comme un moment charnière, souligne Léa Pool. Je voyais que les comédiennes habitaient leur costume et leur personnage, et j’ai demandé à chacune de le vivre de la manière dont elles l’auraient vécu à l’époque. J’ai eu toute la gamme des émotions. Certaines arrachaient une partie de leur peau, alors que pour d’autres, c’était une libération. »

Pour plusieurs acteurs, le costume contribue à la construction du personnage, et Céline Bonnier adhère à ce principe. « Le corps est très influencé par ce que tu portes », précise la vedette d’Unité 9 et qui renoue avec Léa Pool après Maman est chez le coiffeur où son personnage « brillait surtout par son absence ». Mais c’est d’abord l’aspect introspectif d’Augustine qui constituait le plus grand défi. « Dès le début de ma carrière [avec des films comme Le vent du Wyoming, d’André Forcier, ou la série Tag], on m’a offert des personnages excessifs. Là, il me fallait être dans la retenue, alors que le film se présente comme un hommage très lumineux, très vivant, et d’une grande sobriété, à une communauté de femmes. »

Ce dépouillement, Marie Vien y tenait, évoquant la beauté des toiles de Jean-Paul Lemieux, celles célébrant les hivers québécois, alors que Léa Pool a posé sa caméra sur les bords du Richelieu pendant la saison froide. Dans La Passion d’Augustine, les rigueurs du climat n’affectent pas la ferveur de ces religieuses qui, à l’instar de saint Augustin, savent que chanter, c’est prier deux fois. Et lorsqu’elles le font à l’unisson pour défendre une cause qu’elles considèrent comme juste, elles sont redoutables.

La Passion d’Augustine, de Léa Pool, prendra l’affiche partout au Québec à compter du vendredi 20 mars.

Élizabeth Tremblay-Gagnon, Lysandre Ménard, Céline Bonnier, Diane Lavallée, Pierrette Robitaille et Valérie Blais font toutes partie de la distribution du prochain Léa Pool (au centre).