La vie après «The Artist»

Michel Hazanavicius sur le plateau de son tout dernier film, «The Search», une histoire de guerre avec la Tchétchénie comme cadre.
Photo: Source Remstar Michel Hazanavicius sur le plateau de son tout dernier film, «The Search», une histoire de guerre avec la Tchétchénie comme cadre.

L’oscarisé de The Artist était encore meurtri quand on l’a rencontré à Paris en janvier dernier : « Daniel Auteuil disait : “ Ne croyez jamais ce qu’on dit de vous ” », lançait-il. C’est qu’après avoir été porté aux nues sur la roue de fortune de son précédent film muet en noir et blanc, couronné partout, de Paris à Hollywood (huit statuettes là-bas, dont meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur acteur à Jean Dujardin, etc.), plus dure fut la chute. The Search (avec défauts et qualités), étrillé par une bonne partie de la critique d’abord à Cannes, fut un échec en salles, même sous son nouveau montage. « Je pense que le film sera vu, mais sur Internet », estime-t-il.

Il constituait la première incursion du cinéaste d’OSS 117 dans le drame, de guerre qui plus est, toujours avec sa compagne, Bérénice Bejo. « Le succès est circonstanciel, soupire le cinéaste. Après The Artist, je savais que la courbe ne pouvait plus monter. À Cannes, les critiques avaient été tantôt bonnes, tantôt mauvaises, mais des Russes dans la salle avaient chahuté. Faire de la politique ne me dérange pas. Je n’ai pas voulu défendre une cause, mais montrer des êtres humains pris dans un conflit qu’ils n’avaient pas demandé. »

Plongée tchétchène

The Search est un remake du film du même titre de l’Américain Fred Zinnemann, sorti en 1948. Celui-ci avait pour cadre l’après-Seconde Guerre mondiale, et Hazanavicius l’a transplanté durant la seconde guerre de Tchétchénie, qu’il jugeait mal connue. Des influences de Full Metal Jacket de Stanley Kubrick sont assumées.

« En France, il y a un négationnisme sur la Tchétchénie. Qui est le bon ? Qui est le méchant ? La complexité nuit à la compréhension de l’histoire. Il y a pourtant des bourreaux, des victimes. » Après avoir coécrit et produit un documentaire sur le Rwanda, il avait rencontré des étudiants tchétchènes, s’était intéressé à cette guerre balayée. « Après le 11-Septembre, Poutine avait déclaré : “ Je m’occupe de mes terroristes, occupez-vous des vôtres. ” Et comme les Tchétchènes ont perdu la guerre, ils ne pouvaient parler. J’ai donc voulu raconter l’histoire de quelqu’un qui ne parle pas. »

Dans ce film situé en 1999, se profilent un soldat russe, un jeune orphelin errant enfermé dans son mutisme, une militante des droits de la personne (Bejo) qui recueille ce dernier, une jeune fille en quête de son frère. Annette Bening joue le rôle secondaire d’une travailleuse de la Croix-Rouge qui en a trop vu.

« On a tourné en Géorgie, précise Hazanavicius, avec une grosse distribution choisie là-bas. The Search est ancré dans une authenticité qui permet d’entrer en empathie avec les personnages. » Abdul-Khalim Mamatsuiev, qui incarne le petit garçon, est le clou du film.

Beaucoup de recherche a été effectuée en amont. « J’ai voulu montrer des gens derrière les images des actualités télévisées. On est carapatés, on possède des anticorps devant les images de l’Ukraine aujourd’hui comme devant celles de la Tchétchénie auparavant. 200 000 morts, c’est abstrait, mais si on vous dit leurs noms, si on ajoute : un charcutier, deux médecins, c’est différent. La force de la fiction consiste à s’intéresser à ces destins individuels. Les images sont captées entre une esthétique et une morale. Comment représenter la mort ? Chez John Ford, les Indiens tombaient des falaises en de magnifiques cascades. Dans mon film, on voit surtout la préparation des meurtres : comment on fabrique une machine à tuer. Moins on représente la mort, mieux on met l’imagination en branle. »

Le cinéaste a donc remonté son film après le choc cannois. « Il était trop long et j’ai allégé surtout le personnage de Bérénice Bejo, qui exprimait beaucoup la colère et l’indignation. Dans la nouvelle version, le spectateur peut ressentir de l’émotion sans être pris par la main. Je voulais que son rôle de témoin occidental d’un conflit étranger évolue entre engagement personnel et affectif. »

Hazanavicius aime tourner en famille avec Bejo et son ami Jean Dujardin, tout en devant remiser sa formule pour son prochain film américain, en branle, où il doit négocier avec les syndicats, les acteurs anglophones. « J’ai demandé le montage final sans l’obtenir. On va essayer de trouver une manière de travailler. Ce sera une comédie américaine sophistiquée, ce qui est aussi très excitant. »

Cette entrevue fut effectuée à Paris, à l’invitation des Rendez-vous d’Unifrance.