La mémoire de nos arts visuels s’éteint

Né à Montréal, Jacques Giraldeau aura été présent à toutes les origines.
Photo: Jacques Grenier Archives Le Devoir Né à Montréal, Jacques Giraldeau aura été présent à toutes les origines.

Il gravait la mémoire de nos arts visuels sur sa pellicule et ses vidéos. Un cinéaste québécois aussi majeur que discret vient de succomber à une longue maladie parmi les siens dans la nuit de samedi à dimanche à Montréal. Jacques Giraldeau était un honnête homme au sens du XVIIe siècle, érudit, engagé, témoin de société trop lucide pour ne pas être modeste, philosophe de formation, peintre, graveur, animateur, réalisateur, directeur photo, monteur, producteur, à la fondation d’institutions culturelles comme la Cinémathèque québécoise, pilier de l’ONF, à la roue et au moulin d’une culture en marche.

Qui veut suivre le fil de l’histoire de l’art québécois aurait intérêt à plonger dans l’oeuvre de Giraldeau. Du retour sur le jaillissement des automatistes à la torche allumée dans la Grande Noirceur jusqu’à 2007, à travers L’ombre fragile des choses — collage intimiste et quête d’un artiste fictif —, le spectre couvert est immense. Un coffret de mémoire de ses films sur l’art, avait réuni 13 DVD en 2009, la plupart disponibles sur le site de l’ONF : vraie mine de témoignages précieux. Avec près de 165 films à sa feuille de route, courts ou longs, depuis De la neige a neigé en 1951, ce cinéaste, d’abord documentariste et parfois animateur, mêlait poésie de la forme au contenu souvent didactique ; avec une passion pour les avant-gardes artistiques incomprises en leur temps, érigeant des ponts afin de combler des béances.

Lauréat en 1996 du prix Albert-Tessier, surmontant une oeuvre d’une rare cohérence, c’est en 1965 qu’il a réalisé La forme des choses sur le premier symposium international sur l’art à Montréal, démarrage à sa féconde série de films sur le cours de l’art visuel, sa signature de postérité.

Un documentaire comme le passionnant Bozarts (1969) avec témoignages d’artistes, de critiques, de directeurs de musées et de badauds dans le sillage d’Expo 67, montre l’ampleur du fossé entre les créateurs et la population, tout en ressuscitant une époque éclatée sous les harangues du sculpteur Armand Vaillancourt, les coups de gueule du poète Claude Gauvreau, des extraits du Manifeste de Refus Global lus par Dyne Mousseau. Cette réflexion, il la poursuivait l’année suivante dans Faut-il se couper l’oreille ?, puis en 1974 à travers La fougère et la rouille. La cote d’un créateur dans le marché de l’art, il en évaluait le fort et le faible dans La toile blanche en 1989, abordait là et ailleurs le prix de l’art, ses combats, ses fluctuations. En 1991, Blanc de mémoire, oeuvre enquête, traquait le peintre fictif Évariste Quesnel, pour mieux partager une réflexion critique sur le rôle de l’art au Québec, en survol de 45 ans.

Présent à toutes les origines

Il fut un temps où le cinéaste rêvait d’adapter L’étranger de Camus avec Françoise Loranger, mais il jugea son sillon documentaire déjà trop tracé pour se lancer dans la fiction.

Né à Montréal, Jacques Giraldeau aura été présent à toutes les origines. En 1948, fondant avec un compagnon le premier ciné-club de Montréal, il y accueillait plusieurs des membres du groupe Borduas, Mousseau et compagnie, tissant des liens privilégiés qui allaient féconder l’essence de son oeuvre. Membre fondateur de la Cinémathèque québécoise en 1963 aux côtés, entre autres, de Guy-L. Côté et Rock Demers, il cofonda aussi l’Association des réalisateurs du Québec ainsi que la Commission étudiante du cinéma.

Jacques Giraldeau travailla à l’ONF dès le début des années 50, mais s’éclipsa quelque temps pour tourner sous sa propre bannière Studio 7, ou pour le compte de Radio-Canada. Aux côtés de son ami Michel Brault, il tourna en 1953 et 1954 une série de 39 courts métrages Petites médisances, issus du direct avant la lettre, bourlingua, assista Nicholas Ray sur le tournage de The Savage Innocents (1960). Giraldeau revint dans le giron de l’Office national du film en 1960, participant à son effervescence créative. Il ne le quitta qu’en 1995.

« J’ai été un peu un historiographe de l’art, confiait-il au Devoir en 2007. Les moments forts de cette création sont dans mes films », avant d’ajouter avec un soupir dans la voix : « L’éclatement des formes d’art est un phénomène passionnant, mais la transmission de la culture, l’éducation sont en crise, ce qui m’attriste énormément. Un présent sans passé, ça n’existe pas. Or, toute ma vie, j’ai scruté la mémoire. » À ce grand et discret témoin de société, le Québec, s’il n’est ni trop ingrat ni trop amnésique, doit bien des mercis.

1 commentaire
  • Micheline Duhaime - Abonnée 2 mars 2015 07 h 01

    Touchant, Odile. La mémoire est chaude, ce matin.

    Yvan Lamonde