Un pied de nez à la grosse machine

«Je préfère être en déficit d’argent qu’en déficit de liberté», souligne la cinéaste Micheline Lanctôt.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir «Je préfère être en déficit d’argent qu’en déficit de liberté», souligne la cinéaste Micheline Lanctôt.

Je n’ai pas osé demander à Micheline Lanctôt si elle avait jeté un oeil, même distrait, à la cérémonie des Oscar dimanche dernier, mais au détour d’une réponse, son absence totale d’intérêt pour la chose était clairement exprimée. Pour qui connaît le parcours atypique de cette comédienne et cinéaste, sa parenthèse californienne semble, de mon point de vue, tout aussi déterminante que le jour où Gilles Carle lui proposa le rôle principal dans La vraie nature de Bernadette (1972), ou chaque fois qu’elle trouve à la télévision un personnage en parfaite adéquation avec sa forte personnalité, dans Jamais deux sans toi ou Unité 9.

Hollywood, c’est par amour pour un homme et non pour le métier qu’elle s’y est installée au milieu des années 1970, « une période extrêmement difficile où j’étais au coeur de cette machine monstrueuse », se souvient Lanctôt au milieu du brouhaha du café de la Cinémathèque québécoise. Revenir sur cette époque m’apparaissait important pour éclairer sa démarche de cinéaste, comme si ses films, faits avec modestie mais souvent sans compromis, constituent une sorte de pied de nez à cette fameuse machine.

L’importance de la liberté

Avec la franchise qui la caractérise, elle ne croit pas qu’Autrui, son tout dernier film, ni les précédents (Suzie, Pour l’amour de Dieu, Sonatine), sont faits « en réaction contre ce milieu-là ». « Je lui ai tourné le dos, tout simplement. » Elle ne rechignerait sûrement pas à l’idée d’obtenir des budgets astronomiques, ou juste confortables, « mais ma liberté est trop importante. Je préfère être en déficit d’argent qu’en déficit de liberté ». De ce long séjour avec lequel elle a maintenant fait la paix, elle admet que l’ennui l’a poussée à l’écriture, dont celle de son premier long-métrage de fiction, L’homme à tout faire (1980), qu’elle ne songeait d’ailleurs pas à réaliser.

Elle reconnaît aussi être en réaction contre « le cinéma américain aux schémas simplistes », et celui trop généreux « en explications de personnages », ce qui n’est pas le cas dans Autrui, même si « avec un tel sujet, c’est facile de tomber dans le cliché ». Ce cliché, c’est celui de l’itinérance, une réalité qui frappe de plein fouet Lucie (Brigitte Pogonat), une esseulée à la bibliothèque bien garnie, et Eloi (Robin Aubert), un sans-abri qui semble avoir perdu l’usage de la parole : il échoue au pied de sa porte en plein hiver, elle se sent un peu obligée de lui faire profiter du confort douillet de son logement, avec les remous que cette cohabitation peut provoquer.

Collision entre deux êtres

Nous savons peu de choses de ces deux êtres qui, d’une certaine façon, entrent en collision. « Ce qui m’importait, c’est leur relation à partir du moment où elle pose le geste de l’accueillir. » Et à voir le désarroi de cette fille traînant d’un boulot ennuyeux à un autre, on se demande si ce n’est pas elle, finalement, la plus paumée des deux. L’adjectif « paumé » ne plaît pas à la cinéaste, et elle tient à rectifier le tir. « C’est surtout la rencontre entre deux exclus, car l’un des thèmes du film, ce n’est pas l’itinérance, mais la solitude urbaine, un phénomène grandissant. Lucie apprend le sens des responsabilités, et découvre que lorsque l’on pose un geste envers quelqu’un, il y a un engagement immédiat. »

De toute manière, Micheline Lanctôt n’avait aucune envie de documenter ce qu’elle observe depuis longtemps déjà, possédant un pied-à-terre dans le quartier Centre-Sud de Montréal, « au coeur de la population itinérante ». Voulait-elle tout de même souligner le fait que s’il est bien de vouloir sauver les autres, il faut d’abord songer à se sauver soi-même ? « C’est trop judéo-chrétien ! », dit-elle sans ambages, le tout enrobé d’un grand éclat de rire. « J’adopte un point de vue philosophique. Cette relation doit nous amener à nous questionner sur nos rapports avec les autres. S’engager auprès des autres apporte autant à soi qu’à l’autre : c’est tout ce que j’ai voulu dire. Faut pas chercher midi à quatorze heures ! C’est un regard franc sur la possibilité de redevenir humain, de poser un geste qui peut nous honorer. Il n’y a surtout pas de morale, et ce n’est pas un film à messages. » Mais c’est assurément un film de Micheline Lanctôt.

Autrui prendra l’affiche au Québec ce vendredi 27 février.

C’est surtout la rencontre entre deux exclus, car l’un des thèmes du film, ce n’est pas l’itinérance, mais la solitude urbaine, un phénomène grandissant. Lucie apprend le sens des responsabilités, et découvre que lorsque l’on pose un geste envers quelqu’un, il y a un engagement immédiat.