«Birdman» ou «Boyhood», l’année des prouesses

Les oeuvres « tours de force », qui frappent les esprits, partent souvent avec une longueur d’avance à l’heure des remises de prix. On ne s’étonnera pas de voir deux de ces films à prouesses, au demeurant fort méritants, en poulains de tête de la course aux Oscar 2015 dimanche soir. Birdman, du Mexicain Alejandro G. Iñárritu, tourné à New York, repose sur sa douzaine de plans séquence (déguisés en un seul), la force de ses interprètes comme de ses images et l’originalité de son tissage fantastico-humoristique. Boyhood de Richard Linklater ose le précédent : jamais auparavant un long métrage de fiction n’avait filmé en temps réel (sur une période de 12 ans) l’évolution d’acteurs.

Moins puissant que Birdman, mais porté par son audacieux pari, auréolé par des lauriers glanés en amont : Golden Globe, Bafta, critiques, là où Birdman recevait surtout les faveurs des guildes : réalisateurs, producteurs, interprètes, Boyhood semble favori. On garde l’impression que l’Academy of Motion Pictures coupera la poire en deux, en offrant à l’un (peut-être Birdman) l’Oscar du meilleur film et à l’autre (Linklater) celui de la meilleure réalisation. Ou vice-versa.

Au cours des dernières années, la forte présence québécoise avait attiré en foule les Québécois devant les écrans du gala hollywoodien, au Kodak Theater. Cette fois, point de concurrent dans la catégorie du meilleur film en langue étrangère. Quant à Jean-Marc Vallée, omniprésent l’an dernier aux nominations avec Dallas Buyers Club, il voit son film Wild résumé en deux citations, où les chances de victoires sont minces : comme meilleure actrice, Reese Witherspoon se fera certainement damer le pion par la sensible Julianne Moore en linguiste atteinte de la maladie d’Alzheimer dans Still Alice. Laura Dern, qui joue sa maman, au titre de meilleure actrice de soutien, s’inclinera à coup sûr devant Patricia Arquette, mère courage gagnant en maturité dans Boyhood.

Reste à surveiller, versant national, dans la catégorie meilleur court métrage d’animation ; la délicieuse production de l’ONF signée Torill Kove, Ma Molton et moi.

Trois doigts de politique

Le très esthétique mais léger The Grand Budapest Hotel de Wes Anderson, fort de ses neuf nominations, quoique lauréat-surprise des Golden Globes, pourrait se contenter de récompenses mineures (au mieux le prix de scénario original). Même topo pour le controversé, patriotique et violent American Sniper de Clint Eastwood. Quant à Selma de la cinéaste afro-américaine Ava DuVernay, portrait nuancé de Martin Luther King, cité au meilleur film, trop absent ailleurs, on lui prédit tout au plus l’Oscar de la meilleure chanson pour Glory. À prévoir : une édition blanche, sans Noirs ni latinos à bord.

Les excellents Foxcatcher de Bennett Miller, primé à Cannes, et The Imitation Game de Morten Tyldum, tous deux adaptés de fascinantes histoires vécues, devraient faire les frais d’une édition aux deux favoris.

Les thématiques sont variées cette année, avec quelques pointes politiques : Selma, American Sniper, Leviathan et Timbuktu nommés au meilleur film en langue étrangère, mais alors que les Golden Globes faisaient écho aux récents attentats chez Charlie Hebdo, les Oscar apparaîtront sans doute moins engagés.

Reste à voir comment s’en tirera l’acteur Neil Patrick Harris, pour la première fois à l’animation du chic gala, en une ère où ces joyeux drilles se succèdent sans s’arrimer.

La statuette du meilleur acteur, que mériterait Michael Keaton pour sa puissante performance dans Birdman, devrait revenir à Eddie Redmayne pour son rôle de Stephen Hawking dans The Theory of Everything de James Marsh, tant les personnages avec handicaps font recette. Autre quasi-certitude : le couronnement au meilleur acteur de soutien à J.K. Simmons, remarquable en tyrannique professeur de batterie dans le brillant Whiplash de Damien Chazelle.

Pour l’Oscar du meilleur film en langue étrangère, on espère la victoire du magnifique et très critique du Kremlin — ce qui pourrait l’avantager — Leviathan, du Russe Andrey Zvyagintsev, primé aux Golden Globes, mais Ida du Polonais Pawel Pawlikovski, plus classique, sur fond d’Holocauste et de religion, semble faire davantage consensus.

Sur ce, bons Oscar!