Jean-Claude Labrecque se souvient de Maria Chapdelaine

Avec son demi-siècle de cinéma, Jean-Claude Labrecque a toujours conservé un souci de mémorialiste.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Avec son demi-siècle de cinéma, Jean-Claude Labrecque a toujours conservé un souci de mémorialiste.

Ce samedi, les 33es Rendez-vous du cinéma québécois (RVCQ) rendent hommage au cinéaste Jean-Claude Labrecque, aux cinquante ans de carrière, en projetant son documentaire Sur les traces de Maria Chapdelaine. À travers ce film, Labrecque se félicite de saluer le courage de nos grands-pères et de nos grands-mères, qui ont pris racine au Québec. « On ne leur rend pas assez hommage, dit-il. On les a oubliés. »

Précisons que le célèbre roman de Louis Hémon, Maria Chapdelaine, a enfanté trois films : celui du Français Julien Duvivier, tourné en 1934 à Péribonka ; celui de Marc Allégret, production franco-britannique de 1950 (avec Michèle Morgan), tourné en Europe ; et celui du Québécois Gilles Carle, avec Carole Laure, filmé en Outaouais en 1983.

Louis Hémon, cet auteur français mort à 32 ans en 1913, vécut moins de deux ans au Québec, mais lui offrit son grand roman emblématique de la terre, oeuvre d’amour et de misère publiée à Paris de façon posthume en 1921, best-seller immédiat. Les gens s’étaient épris de l’héroïne aimée de trois hommes, appelée à épouser le terrien qui lui maintiendrait les pieds au sol. C’est pour le film de Duvivier que s’est passionné Jean-Claude Labrecque.

« Je m’intéressais au fait qu’ils étaient venus de France en bateau il y a quatre-vingts ans, dans ce village du Saguenay–Lac-Saint-Jean, en transportant les caméras, les lumières, les génératrices, ignorant qu’il faisait froid de même. Quant aux gens de Péribonka, sans cinéma au village, ils ne savaient pas qui étaient Jean Gabin (François Paradis) et Madeleine Renaud (Maria). Voir débarquer cette gang-là fut tout un choc ! »

Avec un coup de pouce de l’Office national du film, Labrecque put partir en 2013 à Péribonka, rencontrer les gens, filmer leurs témoignages : « Vous n’auriez pas des photos de vos grands-mères avec Gabin, par exemple ? — Mais oui ! » Les témoins avaient la mémoire moins assurée que jadis, mais vint la grande découverte, surgie d’une boîte de succession : deux, trois minutes d’un documentaire(sur les dessous du film Maria Chapdelaine) tourné à l’époque par un fils du pays, J. E. Chabot, en 16 mm : « On voyait le boulanger, le ferblantier, les enfants, etc. C’était la vie. » Or Labrecque voulait justement montrer des gens vivant dans un paysage, et non réaliser un film sur le film.

Il aura connu une longue gestation, ce documentaire-là. « Tout a commencé au cours des années 60. On était entrés en périphérie de Paris dans un restaurant appelé Chez Duvivier. Et sur les murs il y avait quarante photos du tournage de Maria Chapdelaine. Le chef du resto avait été le photographe de plateau du film. »

Plus tard, il n’en retrouva plus signe. « Ce film sur la mémoire s’est révélé le film sur la non-mémoire », soupire Labrecque. Sur les traces de Maria Chapdelaine débute par une courte entrevue télévisée de Duvivier, qui souffrait de pertes de mémoire et avait oublié ses oeuvres. « On n’a retrouvé en archives aucun article de journal français, aucune entrevue de Duvivier pour commenter le tournage de Maria Chapdelaine. Et puis, en France, sous l’Occupation, les Allemands prenaient les chutes des films pour réutiliser le celluloïd. »

Le documentaire de Labrecque est une mosaïque : des fragments des films de Duvivier (hérésie, on y voit Madeleine Renaud cueillir des bleuets… dans un champ de marguerites) et de Chabot, des photos et coupures de journaux québécois, des entrevues de 2013, des images d’un jeune cinéaste de la région, Nicolas Lévesque, suivant le tournage de Labrecque. Mise en abîme de regards, donc. Ajoutez des images d’Éva Bouchard, qui passait à tort pour le modèle de Maria Chapdelaine et signa sa vie durant des autographes à la volée. « Les Québécois étaient à la recherche d’icônes », estime Labrecque.

Le documentaire évoque également la mémoire de Louis Hémon, ce Français devenu pendant six mois garçon de ferme à Péribonka, qui parlait peu mais écrivait en fumant la pipe sur son calepin. On apprendra que les gens de la place s’étaient sentis froissés d’être appelés colons dans le film, un terme péjoratif au Québec, et que la statue de Hémon, érigée par la Ville, fut jetée à la rivière par des jeunes gens irrités.

Un mémorialiste

Avec son demi-siècle de cinéma, il a toujours conservé un souci de mémorialiste, le cinéaste des Vautours « Parce que je viens de Québec, où l’histoire était sous nos pas, explique-t-il. Je faisais partie des caves qui cherchaient à retrouver le tombeau de Champlain. » Lui qui apprit son métier sur le tas, de maître à apprenti auprès du peintre et cinéaste Paul Vézina, serait bien resté dans la capitale qu’il adorait. Le travail était à Montréal. Son oeil témoin s’est exporté.

D’où, à sa filmographie, tous ces films sur nos chanteurs et poètes : de Gaston Miron à Marie Uguay et Claude Gauvreau, de Félix Leclerc à Gilles Vigneault et Claude Léveillée. Il allait capter les nuits de la poésie, la vie du frère André, la visite du général de Gaulle, la campagne électorale de Bernard Landry (À hauteur d’homme), remontant en fiction le cours de l’affaire Coffin, etc.

Comme directeur photo, n’a-t-il pas éclairé des films phares de notre cinématographie, de La vie heureuse de Léopold Z de Gilles Carle au Chat dans le sac de Gilles Groulx, en passant par À tout prendre de Claude Jutra, Entre la mer et l’eau douce de Michel Brault, sans compter les autres ? Son parcours se confond avec l’histoire culturelle et politique du Québec. Sur les traces de Maria Chapdelaine s’inscrit dans ce long parcours d’archiviste de celui pour qui la devise du Québec Je me souviens n’est pas creuse, comme pour tant d’autres.

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