La louve amoureuse

Comme bien des acteurs, s’il est une chose qui stimule Louise Portal, c’est la perspective de se mettre en danger pour un rôle.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Comme bien des acteurs, s’il est une chose qui stimule Louise Portal, c’est la perspective de se mettre en danger pour un rôle.

Elle s’anime en parlant de Jeanne Moreau, une idole. Elle essuie une larme en évoquant le souvenir de sa jumelle décédée, actrice elle aussi. Elle avoue être accro à l’amour, celui de son conjoint de longue date, évidemment, mais aussi celui de ses lecteurs et des spectateurs. Son histoire avec ces derniers en est une qui dure depuis longtemps. De fait, la carrière de la comédienne Louise Portal se déploie sur cinq décennies. Lors d’un entretien intime réalisé chez elle, on discute de tout cela, mais aussi de sa métamorphose dans le film Les loups, en salle le 27 février et présenté en ouverture des Rendez-vous du cinéma québécois (RVCQ) jeudi dernier.

Ce concours de circonstances heureux, elle l’apprécie d’ailleurs tout particulièrement, elle qui fut présidente des RVCQ entre 2000 et 2003, années charnières dans l’épanouissement de l’événement. « Ça me fait toujours drôle de revenir aux Rendez-vous, mais d’une belle façon. C’est comme revisiter le théâtre d’une belle histoire d’amour », confiait-elle au Devoir lors du dévoilement de la programmation. Ce mot-là, amour, revient en l’occurrence souvent dans la bouche de Louise Portal, qui continue d’irradier un mélange de bonheur et de sensualité que l’âge, loin d’atténuer, semble au contraire bonifier.

Ceci expliquant sans doute cela, on lui confia souvent des rôles de femmes très charnelles dans la quarantaine puis la cinquantaine, une période, pourtant, reconnue comme ingrate pour les actrices, qui se retrouvent alors souvent reléguées aux partitions périphériques de mères asexuées. Ainsi Les amoureuses, de Johanne Prégent (1992), Full Blast, de Rodrigue Jean (1998), Les muses orphelines, de Robert Favreau (1999), ou encore Vers le Sud, de Laurent Cantet (2005)…

Doit-on imputer le phénomène au fantôme de Cordélia, l’amoureuse tragique du film de Jean Beaudin qui consacra Louise Portal en 1979 ? Ou à Diane la croqueuse de bums dans Le déclin de l’Empire américain, le film phare de Denys Arcand sorti en 1986 ?

« Y’a sûrement de ça, mais c’est quelque chose qui est ancré en moi. Je me souviens, je venais tout juste de remporter le prix Génie pour Le déclin quand j’ai commencé à suivre les ateliers de Warren Robertson, de l’Actor’s Studio. Spontanément, il a voulu me faire travailler la pièce After the Fall, qu’Arthur Miller a basée sur sa relation avec Marilyn Monroe, qui souffrait beaucoup de ne pas être prise au sérieux. Je ne me compare pas à elle, on s’entend, mais Warren a senti la filiation. Car au début de ma carrière [Taureau, 1972 ; Les beaux dimanches, 1973], j’étais terrifiée à l’idée d’être cataloguée “la belle fille”. Ça m’a poussée à travailler encore plus fort, mais également à faire la paix avec mon physique pulpeux. »

 

Aller en profondeur

Or, comme bien des acteurs, s’il est une chose qui stimule Louise Portal, c’est la perspective de se mettre en danger pour un rôle. Et justement, c’est ce que la cinéaste Sophie Deraspe lui a offert sur un plateau d’argent avec celui de Maria dans Les loups, où la comédienne incarne une femme au visage et à l’âme burinés par une vie passée au plus près des éléments. Louise Portal n’est pas peu fière de sa transformation, à raison.

« J’ai rencontré Sophie au Festival de Namur où son film Les signes vitaux m’a bouleversée. Elle m’a raconté ensuite que ce que je lui ai dit à ce moment-là l’avait émue en retour et qu’elle s’était sentie interpellée par ma sensibilité. Le rôle de Maria est venu à moi comme ça, même si de prime abord il ne correspond pas du tout à mon casting habituel, à cause de son côté rude, fruste. Mais ça, c’est la surface. Maria est la “louve alpha” de son clan, et en profondeur, il y a tout cet instinct protecteur, maternel, duquel je me sens très proche. Même si c’est vrai que la repousse de deux centimètres m’a aidée », concède-t-elle en riant.

« Un scénario, on peut prendre ça par bien des bouts. Moi, j’aborde toujours ça de la même manière, par ici, par le coeur », précise-t-elle en se tapotant la poitrine, soudain prise d’une bouffée d’émotion intempestive — ce qui n’est pas rare, s’excuse-t-elle ensuite en pouffant de plus belle.

Jeanne Moreau, le modèle

« Mon deuxième prénom, c’est Jeanne, explique Louise Portal, née Louise Jeanne Lapointe à Chicoutimi, en 1950, avec sa soeur jumelle Pauline Lapointe [Cruising Bar, La Florida]. Quand j’ai débuté dans le métier, Jeanne Moreau était déjà une icône. Adolescente, je suivais sa carrière… J’aurais voulu avoir sa bouche… C’est une actrice admirable, et c’est surtout une femme qui n’a jamais eu peur de se réinventer. Pas d’ouvrage dans la quarantaine ? Pas grave : elle va faire des lectures publiques, enregistrer un autre disque, écrire un livre… Mon tour venu, j’ai fait tout ça, inspirée par elle. »

Puis, comme la marée, les rôles sont revenus, nombreux. « Tous les acteurs le savent, ou à tout le moins finissent par le découvrir : comme comédiens, on dépend de l’amour que nous portent les cinéastes. Je me trouve chanceuse. Je l’apprécie chaque jour. Même quand je doute, je reste consciente de cette chance. »

Au cours des cinq dernières années, on a vu Louise Portal au générique, à la télé, de huit séries (dont Toute la vérité et 19-2), et au cinéma, de trois films. Au moment de la rencontre, elle venait de boucler deux tournages supplémentaires.

Si, comme elle le remarque, le comédien est dépendant de l’amour que lui portent les cinéastes, il est alors raisonnable d’affirmer que Louise Portal a choisi la bonne dépendance.

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