Une survenante aux Îles

Sophie Deraspe prend d’assaut les Rendez-vous du cinéma avec deux films.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Sophie Deraspe prend d’assaut les Rendez-vous du cinéma avec deux films.

Les loups de Sophie Deraspe lance ce jeudi le bal des 33es Rendez-vous du cinéma québécois. Et la cinéaste estime qu’il n’aurait pu rêver à meilleure tribune : « Parce que ce film qui parle d’où on vient et de qui on est trouve sa place dans ce festival consacré à notre cinéma. » La quête des racines, thème récurrent de notre septième art, se voit perçue ici à travers un regard féminin. Une héroïne aussi.

Elle compte parmi les réalisatrices les plus prometteuses de la relève et prend d’assaut les Rendez-vous avec deux films. Sous sa signature aussi : Le profil Amina, fascinant documentaire fort remarqué au Festival de Sundance. Celui-ci porte sur l’univers virtuel, à travers le cas d’une blogueuse syrienne lesbienne, en relation avec une Montréalaise. Il montre les failles de la Toile, ses dérives, ses démons. « Il parle de notre rapport au monde d’aujourd’hui », dit-elle.

Les loups, c’est autre chose. La cinéaste des Signes vitaux a hérité de son plus gros budget (avec une participation française) pour cette aventure. Entraîner toute une équipe aux îles de la Madeleine, en plein hiver, ça coûte un bras, c’est lourd et c’est chargé. Haut les coeurs !

L’histoire est celle d’une « survenante ». Élie, jolie fille de la ville (Évelyne Brochu) vient s’installer aux Îles, en pleine saison de chasse au phoque, sans que les gens de la place ne saisissent pourquoi, attirant le regard des hommes et la suspicion des femmes. Surtout celle de Marie, la louve en chef (Louise Portal) bien décidée à démasquer « l’espionne ». Gilbert Sicotte en barbu débonnaire est plus hospitalier. Ajoutez un capitaine de chalutier (Benoît Gouin), des villageois. Sophie Deraspe a l’habitude de mêler les acteurs à des non professionnels, et les insulaires sont impliqués.

Les Îles participent à l’imaginaire de la cinéaste. À son histoire aussi. « Je suis une fille de la ville, mais mon père est Madelinot, dit-elle. J’allais là-bas tous les ans. » Les paysages beaux et inquiétants faisaient écho pour elle à l’esprit des Madelinots soudés, avec leurs propres codes de quête d’équilibre. « En tant qu’êtres humains, nous faisons partie d’un écosystème, avec un rapport à la vie et à la mort, à notre spiritualité. Dans un endroit où l’on pratique la chasse au phoque, impossible d’oublier que la viande mangée vient d’un animal tué. Ici, ce rapport est à ciel ouvert. Je voulais représenter la chasse au phoque sans artifices, sans romantisme et sans jugements moraux. La chasse, ça peut être dur ou nécessaire, mais je laisse au spectateur le soin de se faire sa propre idée. Cet environnement est propice aux questions existentielles, sur l’acte de donner la vie, sur l’appartenance à un groupe, sur la mort. Les émotions sont liées dans Les loups à la nature. »

Ce film devait reposer sur des interprètes solides. D’emblée, Sophie Deraspe avait pensé à Louise Portal pour le rôle de Marie, mère de clan qui régente tout et connaît la musique après des années d’affrontements entre chasseurs de phoque et écologistes. « Moi qui n’ai jamais eu d’enfants, on me confie beaucoup des rôles de mère, constate l’actrice, mais j’aime que Marie ait des scènes avec tout le monde, qu’elle soit au coeur de la communauté. » Le choix de Gilbert Sicotte s’est fait vite aussi. Le comédien n’avait pas été aux îles de la Madeleine depuis le tournage de Tit-Cul Tougas de Jean-Guy Noël en l’an de grâce 1976. Les gens lui demandaient : « Tu dois trouver que ça a changé ! » Mais il ne trouvait pas ça si différent de ses souvenirs, au fait. « L’insularité a quelque chose d’intemporel. »

La mort en direct

Quant à Évelyne Brochu, elle n’avait pas encore tourné dans Café de Flore, Inch’Allah et Tom à la ferme quand Sophie Deraspe l’a recrutée par audition. « Évelyne est une actrice aussi intelligente que photogénique et j’avais envie de mettre cette peau blanche, ces cheveux pâles face à un paysage si fort et parfois ensanglanté. »

Pour la première fois de sa vie, la jeune interprète, en voyant un phoque se faire tuer, a connu le contact direct avec la mort. Avec une réaction épidermique en partie évacuée du film. Les loups fut une expérience initiatique pour elle jusque dans sa vie. « Je suis tombée en amour avec les Îles », lance Évelyne Brochu. La comédienne y est retournée quatre fois depuis, couchant dans le motel du tournage. « Je m’y suis fait une famille. En ville, on ne voit pas l’horizon et notre état d’esprit s’en ressent. En venant tourner là-bas, la pureté, la brutalité de la nature m’ont permis d’entrer profondément en moi. C’est très physique. L’illusion nord-américaine de toute-puissance nous fait oublier notre fragilité. De celle-ci naît un besoin d’appartenance. J’aime aussi voir Les loups poser un regard sur les modes de vie traditionnels, qu’on voit habituellement de l’extérieur en les jugeant sans les connaître. »

Les images magnifiques, grandioses et menaçantes sont signées Philippe Lavalette. Sophie Deraspe voulait un directeur photo ayant tâté de la fiction et du documentaire. « Il fallait être très souple, capter la nature, s’adapter aux tempêtes dans des conditions parfois extrêmes. Philippe pouvait tout ça. » Mais parfois, la cinéaste tenait elle-même la caméra à bord d’un bateau confiné à l’équipe réduite. Ainsi, elle a délaissé les paysages de l’île de la Grande Entrée et de la Grosse Île pour se rendre jusqu’en Nouvelle-Écosse, à l’île de Sable, histoire de filmer les phoques en joyeuses colonies.

Les femmes cinéastes sont peu nombreuses au Québec. Plusieurs abandonnent la fiction en cours de route pour se tourner vers le documentaire, où le jeu de la concurrence est moins féroce. Mais Évelyne Brochu se félicite d’avoir tourné avec Anaïs Barbeau-Lavalette et Sophie Deraspe. « Je les trouve tellement inspirantes, dit-elle. Se retrouver dans une position de leadership leur apparaît tout naturel. Elles disent : “ Cette place est à moi.  »

Sophie Deraspe met naturellement en scène des héroïnes fortes. « Mais je suis consciente que l’image des femmes est souvent castratrice dans le cinéma québécois et qu’une cinéaste peut les entraîner ailleurs.Dans Les loups, le personnage de Louise Portal est contrôlant, mais aimant aussi. »

Elle n’a pas fini de mettre des femmes en scène. Avec deux scénarios en poche, Sophie Deraspe prépare une adaptation d’une pièce de Sophocle avec héroïne, ainsi qu’une comédie en anglais sur un tandem féminin ; projet qui, en l’entraînant vers une autre langue, lui a apporté une concision et un punch qui l’amusent beaucoup.

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