Vanille, guimauve et menottes

«Fifty Shades of Grey», de Sam Taylor-Johnson, se veut hautement sulfureux. Ce film a encore des croûtes à manger du côté de la représentation érotique.
Photo: Universal «Fifty Shades of Grey», de Sam Taylor-Johnson, se veut hautement sulfureux. Ce film a encore des croûtes à manger du côté de la représentation érotique.

Avec un succès d’une étonnante ampleur pour la piètre valeur de ce roman, force est d’admettre qu’E.L. James avait trouvé une formule gagnante pour toucher un jeune public, essentiellement féminin. Fifty Shades of Grey allie des éléments que personne n’avait pensé à superposer, du moins de la sorte : une romance arlequinade sur fond de pratiques sadomasochistes, un prince charmant doté de tous les attributs du genre : beau, puissant, riche, à la tête d’un empire, avec carrosses dorés (un hélicoptère, un planeur, des voitures de luxe, etc.). Ce prince qui joue du Chopin avec une touche mélancolique possède en plus une faille et un mystère. Brassez le tout…

Le film qu’en a tiré la cinéaste américaine Sam Taylor-Johnson offre la même gamme de fantasmes féminins, et on lui sait quand même gré de nous faire sauter par dessus l’écriture d’E.L. James, particulièrement pénible à encaisser. Ça n’a pas besoin d’être bon pour marcher. Et Fifty Shades of Grey vole vers son succès de salles, comme il le fit en librairie.

Bon ! Ce film se veut hautement sulfureux. Il a encore des croûtes à manger du côté de la représentation érotique. Pas de vrai hard, parfois un climat érotique instauré, à défaut de chimie entre les personnages.

Hélas ! Le personnage masculin du prince moderne Christian manque de charisme et de sex appeal. Allez comprendre le choix de Jamie Dorman, privé du je-ne-sais-quoi, d’une perversité souterraine, d’une fragilité troublante, de tout ce qui aurait pu donner à une jeune femme l’envie de le rescaper de lui-même. Son absence de jeu fait d’ailleurs contraste avec le charme, la vie, de Dakota Johnson (The Social Network) dans la peau d’Anastasia, vierge à 22 ans, étudiante sans histoire jusqu’au jour où…

Faut-il rappeler qu’il y a coup de foudre entre la jeune oie blanche et le magnat des nouvelles technologies à Seattle, le jour où elle remplace sa colocataire pour une entrevue du célibataire le plus convoité des États-Unis. Mais elle l’apprendra bien vite, le beau Christian n’a de relations qu’à l’intérieur d’un rapport dominant-soumise, dans une chambre de torture bien aménagée. On n’a pas de compliments à faire aux directeurs artistiques côté décors, d’un kitsch à hurler.

Aux directeurs photo non plus, avec caméras en plongée sur le petit couple au lit, ralentis et tout ce qu’on voudra. Les lieux de l’action sont variés. Sam Taylor-Johnson essaie de dynamiser le truc, mais sa mise en scène paraît bien mièvre.

Ce film est une romance pour la Saint-Valentin davantage qu’une plongée dans les enfers du sexe sadien. Ils se plaisent, sortent ensemble, mais il veut lui faire signer un contrat de soumise. Elle hésite. Ils rencontrent les parents l’un de l’autre. Les dialogues se voient réduits à la portion congrue, mais y avait-il des mots à sauver du roman à sa base ? Du moins en ont-ils coupé. Les monologues intérieurs sont disparus, un brin d’humour a surgi. Reste le tronçon de l’action, bien mince dans son genre romantico-épicé.

On est loin des films de Lars von Trier. L’atterrissage se fait plutôt dans une production guimauve et vanille qui s’offre des échappées du côté d’une perversité bon teint, sans y trouver son vice ou sa profondeur. En surface. Ce film, dont on ne voit d’ailleurs pas passer les 125 minutes, apparaît assez inoffensif pour plaire au grand nombre, en donnant l’impression de choquer.

Fifty Shades of Grey (V. F.: Cinquante nuances de Grey)

★★

Réalisation : Sam Taylor-Johnson. Scénario : Kelly Marcel, d’après le roman éponyme d’E.L. James. Avec Dakota Johnson, Jamie Dorman, Jennifer Ehle, Eloise Mumford, Victor Rasuk, Marcia Gay Harden. Image : Seamus McGarvey, Kramer Morganthau. Musique : Danny Elfman. Montage : Lisa Gunning, Anne V. Coates, Debra Neil Fisher. 125 minutes.