Devant la bêtise, la beauté

Dans «Timbuktu», la population n’échappe pas pour longtemps à l’oppression des intégristes, allergiques aux vêtements colorés, aux mélodies accrocheuses, ou au simple plaisir d’exister…
Photo: Axia Films Dans «Timbuktu», la population n’échappe pas pour longtemps à l’oppression des intégristes, allergiques aux vêtements colorés, aux mélodies accrocheuses, ou au simple plaisir d’exister…

Qu’importe que des intégristes musulmans décident d’interdire le foot aux enfants d’un village malien : ceux-ci s’amusent avec un ballon imaginaire au milieu d’un terrain poussiéreux, y mettant autant de ferveur que lors d’un match décisif. Cette vision, amusante et émouvante, n’est pas la seule à illuminer le magnifique Timbuktu, quatrième long métrage de fiction en plus de 20 ans de carrière d’Abderrahmane Sissako (La vie sur terre, En attendant le bonheur, Bamako).

Ce geste de résistance créative — les esprits obtus diraient plutôt d’insolence… — ne constitue pas un acte isolé au sein d’une population amorphe et soumise. La rébellion s’organise, non pas à coups de slogans, mais dans un esprit quasi indolent, en célébrant la beauté. Si elle tente de se déployer un peu partout, c’est qu’il y a péril en la demeure depuis l’arrivée de djihadistes dont plusieurs ne connaissent ni la langue ni la culture des gens qu’ils cherchent à convertir. Ce n’est d’ailleurs pas le seul élément soulignant avec ironie l’écart entre ces croisés et des villageois qui jusque-là ne dérangeaient personne.

Et on ne trouvera pas plus modeste dans les environs que cette famille touarègue, la seule à ne pas avoir quitté sa tente au milieu d’un espace désertique, profitant du temps qui passe tout en élevant un troupeau de vaches dont l’une se nomme GPS… À l’écart de l’agitation (relative) du village, ils n’échappent pas pour longtemps à l’oppression de ces intégristes allergiques aux vêtements colorés, aux mélodies accrocheuses, ou au simple plaisir d’exister…

Cette illustration du pernicieux poison de l’islamisme radical, qui n’a rien ici d’un choix personnel, s’effectue dans une succession de touches délicates, ne s’attardant spécifiquement sur aucun parcours individuel, passant d’un personnage à l’autre de manière sinueuse. Car si le père (Ibrahim Ahmed, d’une grande force tranquille) de la famille touarègue va basculer un peu malgré lui dans l’intolérance et la violence, le cinéaste pose aussi son regard sur d’autres victimes de ce climat vicié, pas toutes issues du même camp. Qu’en est-il de ces bourreaux armés jusqu’aux dents ? Les convictions de certains, dont les plus jeunes, sont parfois vacillantes, surtout lorsqu’il s’agit de l’exprimer devant une caméra ou de terroriser des paysans à qui l’on ne peut rien reprocher.

Ce refus du manichéisme représente une posture à la fois noble et audacieuse de la part d’un cinéaste soucieux d’épingler les dérives de son époque sur une terre trop souvent négligée. La dénonciation n’y est jamais bruyante et hargneuse, même si certaines scènes témoignent de la bêtise de l’obscurantisme. Abderrahmane Sissako sait insuffler une réelle poésie à cette chronique d’une islamisation annoncée, rendant compte de la menace sans céder à la précipitation et au schématisme, avec la grâce pour seule arme.

Timbuktu

★★★★ 1/2

France-Mauritanie, 2014, 100 min. Drame d’Abderrahmane Sissako. Avec Ibrahim Ahmed, Toulou Kiti, Abel Jafri, Fatou Diawara.