Cinéastes à la barbe de la barbarie

Une femme syrienne courageuse témoigne: «Je connais beaucoup de femmes ici qui seraient capables de choses extraordinaires. Et qu'est-ce qui les en empêche? Les traditions.»
Photo: Collectif Abounaddara Une femme syrienne courageuse témoigne: «Je connais beaucoup de femmes ici qui seraient capables de choses extraordinaires. Et qu'est-ce qui les en empêche? Les traditions.»
Encore un texte sur la Syrie sur le fil de presse. Des morts. Des camps. De la diplomatie. Rien de neuf ? On relègue au bas de la page. Mais que se passe-t-il au coeur de la république et dans celui de ses habitants ? Une révolution, une guerre ? Des images insoutenables abondent sans y répondre. Un groupe armé de caméras a pourtant décidé de montrer la Syrie des Syriens. Enfin.
 

Il porte partout le message d’une meute de cinéastes plus que courageux. À quelques heures de présenter Syrie : instantanés d’une histoire en cours en première nord-américaine, la grande silhouette de Charif Kiwan évite les flocons en nous confiant qu’en Syrie aussi, on se plaint de la température. Humain, trop humain. On sait déjà qu’avec le porte-parole du collectif Abounaddara, de passage à Montréal pour quelques jours, on aura droit à de vraies incursions dans la société syrienne au bord du gouffre.

Abounaddara est né à Damas en 2010, avant que pointent les premières lueurs de la révolution. Le collectif voulait tracer un portrait différent du pays : « C’est comme être enfermé dans une chambre sans fenêtre et sans miroir et qu’une seule personne peut te rendre compte de ce que tu as l’air et de ce qui se passe. »L’idée était d’abord là. Refléter la vie des Syriens, s’émanciper en faisant fi de la censure implacable ou de la collaboration avec des boîtes de production soumises aux diktats du régime impitoyable de Bachar al-Assad. L’homme à lunette (abounaddara en arabe, en référence à L’homme à la caméra du cinéaste soviétique d’avant-garde Dziga Vertov) choisit de résister.

Dès les premiers soubresauts révolutionnaires, le groupe publie un petit manifeste, Que faire ?, qui appuie sans équivoque le combat du peuple syrien. Forgé par des cinéastes autodidactes et anonymes, le terme plutôt inédit de « cinéma d’urgence », lire « adapté à l’urgence de la situation », prend davantage d’ampleur chaque fois qu’un petit film est publié. Tous les vendredis depuis 2010, le collectif défie le gouvernement en diffusant de courts et puissants messages de la vie quotidienne en Syrie, malgré un accès restreint à plusieurs zones du pays, les développements dans l’actualité, les dangers encourus par les personnes filméeset la connexion Internet intermittente.

Cette urgence, Abounaddara la célèbre néanmoins, souligne Charif Kiwan. Elle permet, en brouillant les frontières réelles et fictives — entre le documentaire et la fiction —, une liberté inédite. Le format court et ciselé tenté était déjà subversif. Avec Syrie : instantanés d’une histoire en cours, la position des artistes engagés dans une situation révolutionnaire s’expose en long format et puise dans la force qui meut les soulèvements.

Trop d’images

Mais leur écriture cinématographique singulière a pris le parti esthétique de changer complètement l’image d’un peuple qui hurle sa révolte, telle qu’elle nous a été présentée notamment lors du Printemps arabe. Dès avril 2011, il n’était pas question de jouer le jeu médiatique en « suscitant la production de vidéos banalisant la barbarie » ou en noyant les images dans un flot de confusion qui a fini par jouer le jeu de Bachar al-Assad. « Nous étions un collectif pacifique au départ, avant la révolution, explique M. Kiwan. Nous nous opposons à la diffusion d’images de cadavres et de violence extrême, car elles réduisent au stéréotype de la guerre, elles donnent des envies de vengeance et nous empêchent d’espérer quoi que ce soit pour la Syrie de demain. »

On aborde avec lui Il y a trop d’images du réalisateur Bernard Émond (Lux, 2011), puis les mots du philosophe Dork Zabunyan, qui a bien saisi le travail d’Abounaddara lors d’une conférence donnée au Centre Pompidou l’an dernier : « Après l’héroïsation des martyrs de la révolution, voici que la seule image qui demeure dans les médias est celle de l’extrémiste religieux. »

Et pourtant, les vrais rebelles syriens sont toujours là, et le film présenté par son lumineux porte-parole le prouve amplement. La révolution est portée par ce chauffeur sur les chemins de Damas, par des soldats qui dansent sur la chanson Yeah de Usher, par cette femme qui donne des cours de coiffure à des élèves dans un sous-sol entre deux frappes du régime, par cette délicate petite fille au regard brouillé par les horreurs quotidiennes…

« Nous sommes des terroristes », avoue Charif Kiwan avec candeur. Et tout le génie est là. Montrer tout l’abject du système en sortant de la dichotomie du « bien contre le mal » et du « spectacle médiatique » habituel. Les médias coincés par le manque d’images relaient volontiers n’importe quel usurpateur pour faire vendre… et les bévues surviennent jour après jour comme on peut le constater lors de la diffusion des vidéos du groupe État islamique, sans égard à l’éthique.

Abounaddara n’hésite d’ailleurs jamais à mettre de côté la caméra pour prendre position dans les journaux avec des textes puissants écrits à plusieurs mains comme « Syrie : la guerre au temps du télévampirisme » ou « À bas les héros de la révolution syrienne ! »

Et cette position d’artistes engagés est récompensée. Diffusé par la chaîne de télévision franco-allemande Arte en mars dernier, le collectif de si peu de moyens vient de remporter le Vera List Center Prize for Art and Politics de la New School à New York. Et leur film sera projeté dans les prochains jours au siège des Nations unies dans la Grosse Pomme.

Au visionnement de ce magnifique long métrage qui résiste aux formes de « storytelling »habituel, la douleur et la tristesse laissent malgré tout place à quelques sourires. Quand les enfants hurlent en frappant sur des casseroles : « On fera du boucan jusqu’à la chute du régime ! » notamment. Quand on finit par lire « Ici vécut le peuple de Syrie, ici mourut le peuple de Syrie, ici ressuscita le peuple de Syrie », le coeur nous serre tellement quand des hommes déterrent un bébé des décombres… il est vivant ! Voilà de quoi « célébrer notre humanité à la barbe de la barbarie », comme l’a écrit le collectif sur sa page Facebook quelques mois après le début de la révolution syrienne…

Charif Kiwan était l'invité de l'Université du Québec à Montréal (UQAM) cette semaine au Québec.

 

سورية : يوميات الزمن الحاضر Syrie : instantanés d'une histoire en cours from abou naddara on Vimeo.

Syrie: instantanés d’une histoire en cours

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