Pour un cinéma de l’anonymat

Le réalisateur mauritanien Abderrahmane Sissako a toujours été en proie à de multiples embûches pour financer et pour tourner ses films.
Photo: Bertrand Langlois Agence France-Presse Le réalisateur mauritanien Abderrahmane Sissako a toujours été en proie à de multiples embûches pour financer et pour tourner ses films.

Je n’avais que 15 minutes au téléphone avec le cinéaste mauritanien Abderrahme Sissako (En attendant le bonheur, Bamako), et je le savais reclus dans une chambre d’hôtel à New York, amorçant une longue et éreintante tournée de séduction en vue de la prochaine remise des Oscar. En effet, une fois n’est pas coutume pour le continent africain, Timbuktu figure dans la catégorie du meilleur film étranger ; pour plusieurs, ce n’est que justice, considérant son absence du palmarès au dernier Festival de Cannes, sauf pour un prix oecuménique hautement mérité.

Au téléphone, alors que résonne la voix un peu grave, le débit parfois lent, je m’informe d’abord de son humeur du moment (« Voilà quelqu’un qui pense à moi ! »), et j’enchaîne sur les affres de cette course un peu particulière, celle du vote des vénérables académiciens. Est-ce aussi harassant que le veut la rumeur ? « Non, je dirais plutôt que c’est une marche tranquille, affirme sur un ton philosophe le cinéaste formé à Moscou dans les années 1980. Ce qui est quand même dans ma nature. Car quand on court, on peut tomber… »

Chose certaine, Abderrahmane Sissako a trébuché plus d’une fois, et pour chacun de ses films, toujours en proie à de multiples embûches pour les financer, et les tourner, ce qui est d’ailleurs le lot de ses confrères africains. D’où les nombreuses années d’écart entre chaque titre, et des histoires toujours fascinantes sur la manière dont il réussit à les mener à terme. À ce chapitre, Timbuktu n’en manque pas, dénonciation sensible et subtile de l’islamisme radical dans une contrée isolée du Mali, et que Sissako s’est résigné à tourner en Mauritanie, pour des questions de sécurité, et sous haute surveillance de l’armée afin d’éviter les attentats suicides des djihadistes. C’est ainsi que l’on observe, par touches délicates, le quotidien d’une famille touareg, seule au milieu d’un espace désertique, et celui de quelques villageois résistant aux interdits de ces fous de dieu. Car ceux-ci n’aiment pas plus le foot que la musique, pas plus l’indolence dans les rues que les pantalons trop longs…

Ne pas diaboliser l’ennemi

Devant une telle intransigeance frisant souvent le ridicule, plusieurs — dont Charlie Hebdo… — ont pris le parti d’en rire. Pas Sissako. Même si le cinéaste ne manque pas d’humour (dans Bamako, des Maliens décident de traîner en cour rien de moins que la Banque mondiale !), il se refuse à diaboliser l’ennemi, et s’en explique. « Quand on n’a pas un regard humain, on perd totalement son humanité. Donc, on va être dans un face-à-face inutile et vain. Il faut rejeter la barbarie, la violence et l’obscurantisme, mais il faut accorder à ceux qui les pratiquent une certaine part d’humanité, pour pouvoir les sauver. »

Cette compassion ne freine surtout pas les élans comiques de Sissako, dispersés ici et là dans ce film visuellement splendide, célébrant l’élégance de certaines femmes excentriques, donnant même à une scène d’homicide une dimension quasi poétique. Il considère que l’humour est une arme à ne jamais dédaigner. « Cela crée une communication plus sereine et plus profonde, estime le cinéaste. Les choses sont construites de manière plus durable, et les idées livrées de façon plus subtile, même si ça n’en a pas l’apparence. C’est ça, le rôle du cinéma, et surtout pas une évocation spectaculaire de la violence qui sert uniquement la violence. »

Si Abderrahmane Sissako est au service d’une cause, c’est d’abord celle d’un continent, l’Afrique. « Je dis “mon” continent avec un peu de gêne », admet-il sur un ton souriant. Car malgré son immensité, il est trop souvent loin des projecteurs, ou sous la loupe lorsqu’une crise fait rage, et donne la frousse à l’Occident. « L’Afrique est moins englobée dans le concert mondial. Mon rôle, c’est de rappeler coûte que coûte que l’on fait partie d’un tout, et si une partie de ce tout a mal, c’est tout le monde qui doit avoir mal, qui doit s’interroger. »

Cette conception des choses lui impute une responsabilité supplémentaire. « Je ne ferais jamais un film que quelqu’un d’autre pourrait faire, et je veux voir des films que je ne ferais jamais. Ce qui m’importe, c’est le cinéma de l’anonymat : parler des conflits, mais surtout de la souffrance vécue par des gens anonymes pour leur donner de la force et de la visibilité, et témoigner de leur courage ainsi que de leur beauté. »

Timbuktu prendra l’affiche au Québec, en version originale française et arabe, sous-titrée en français, le vendredi 13 février.