Binoche en format glacé

Les images enveloppées par la neige sont puissantes, et la caméra de proximité traque les émotions.
Photo: Leandro Betancor Les images enveloppées par la neige sont puissantes, et la caméra de proximité traque les émotions.

C’est cool et convivial, la Berlinale, un rendez-vous à l’échelle humaine, moins glamour et engoncé que Cannes et Toronto. L’ambiance devait pousser Juliette Binoche à rire d’aussi bon coeur jeudi, quand lui fut demandé si elle avait souffert de jouer sous l’intense froidure dans Nobody Wants the Night d’Isabel Coixet, film situé au Groenland en plein hiver qui tue.

— Vous voulez la vérité ?

— Ouiii !

— On a tourné dix jours en Norvège (dont trois très froids) et tout le reste s’est fait dans un studio bulgare sous une chaleur intense. Il y avait un réfrigérateur pour nous mettre en train… qu’on n’avait pas le temps d’utiliser. Le froid est dans notre imagination, dans la vôtre aussi.

Petite leçon de cinéma !

Elle est une vieille habituée du festival, cette Binoche-là, de blanc vêtue. Isabel Coixet aussi, cinéaste espagnole aux oeuvres sept fois sélectionnées (dont My Life Without Me et The Secret Life of Words). Sauf que faire l’ouverture, ça s’arrose. En 65 éditions, une seule autre femme — l’Allemande Margarethe Von Trotta avec Les années du mur en 1995 — l’avait précédée pour ouvrir le bal. « Mais je ne serai pas la dernière, lance-t-elle comme un défi. Le cinéma est un chemin pavé de roches, mais je ne veux pas d’un chemin où il y a plus de roches que sur celui des hommes. »

À la découverte du Pôle

Dans Nobody Wants the Night, ici en compétition, Binoche incarne Josephine Peary, une exploratrice du début du XXe siècle en terre arctique, pour trouver son mari, Robert Peary, le découvreur officiel du pôle Nord. Il sera attendu comme Godot par deux femmes, filmées au corps à corps : l’épouse officielle (Binoche) et la maîtresse inuite : (la Japonaise Rinko Kikuchi, vue dans Babel). Issues d’univers parallèles, elles en viendront à fusionner en combattant la mort glacée.

C’est puissant et très beau, ce froid sous ces vapeurs, ces silhouettes avalées par la neige, ces corps enveloppés de fourrure qui s’étreignent. La caméra de proximité traque les émotions profondes chez l’oscarisée du Patient anglais en pleine possession de son art. Gabriel Byrne incarne avec sa gueule de malfrat mélancolique un explorateur polaire qui aide Josephine dans son aventure, avant de s’y perdre.

Ajoutez la beauté des plans sous le blizzard. « Isabel peignait avec sa caméra comme une brosse sur un pare-brise », décrit joliment Binoche.

« C’est le meilleur scénario que j’ai lu dans ma vie, assure la cinéaste, et écrit par un homme hétéro. Personne ne nous avait donné auparavant le point de vue des femmes sur la conquête du pôle. Au fait, quels points de vue de femmes a-t-on sur quoi que ce soit ? » Miguel Barros l’a adapté des écrits de Josephine Peary, car l’histoire est vraie dans ses grandes lignes, même la rencontre avec la maîtresse inuite. La dame vécut longtemps par la suite, respectable et au chaud, mais transformée.

Juliette Binoche aime le titre du film et son poids de sens. « Car si personne ne veut aller dans la nuit, parfois, on a besoin de le faire pour devenir un véritable être humain, rappelle l’actrice française. Josephine est un paon qui devient un chien à quatre pattes, puis en se rapprochant de la jeune Allaka, une femme meilleure, qui a abandonné sa fierté et son pouvoir. Son évolution est immense. Elle rejette la jeune femme comme une enfant innocente, éprouve des élans de colère, de jalousie, de haine avant de se dépasser. Je devais entrer moi-même dans ce tunnel-là. »

Des drames historiques et le Québec au menu

À la Berlinale, l’Américain Darren Aronofsky (Requiem for a Dream, Black Swan), le président du jury, profita jeudi de sa rencontre avec la presse pour rappeler à quel point le cinéma d’auteur traverse des jours sombres : « Au moins les festivals permettent d’attirer l’attention sur des films qui ont de la difficulté à trouver leur place dans le monde ! » dit-il.

Mais à l’heure évoquer le travail futur de son jury, il trébucha dans ses lacets : « On va essayer d’être objectifs à l’intérieur de notre propre réalité subjective. » Ouille !

Chose certaine, objectif ou subjectif, ce jury aura de gros morceaux à se mettre sous la dent, dont plusieurs productions historiques. Outre le très méritant film de Coixet, des oeuvres comme Everything Will Be Fine de Wim Wenders (à qui le festival consacre un hommage), une histoire de culpabilité et de pardon avec Charlotte Gainsbourg et James Franco, Journal d’une femme de chambre de Benoît Jacquot d’après le roman de Mirbeau qui inspira Renoir et Bunuel, Knight of Cups du quasi reclus Terrence Malick, dans son éternelle quête de sens (avec Christian Bale et Cate Blanchett) sont en lice. Aussi Queen of the Desert de Werner Herzog avec Nicole Kidman et James Franco : bio de Gertrude Bell, archéologue-espionne britannique de l’entre-deux-guerres, Mr. Holmes de Bill Condon sur le héros britannique Sherlock Holmes (Ian McKellen), Taxi, le dernier-né de Jafar Panahi, l’lranien interdit de caméra qui tourne quand même. Cinderella de Kenneth Branagh, sur le fameux conte de frères Grimm. Sans compter les autres, dont Eisenstein in Guanajuato de Peter Greenaway, sur le séjour du génial cinéaste du Cuirassé Potemkine au coeur du Mexique en 1931.

Les Québécois investissent d’autres sections du festival : tant Le journal d’un vieil homme de Bernard Émond, que Chorus de François Delisle, Corbo de Mathieu Denis ou The Forbidden Room du Manitobain Guy Maddin, en partie tourné à Montréal. Pour le Québec à Berlin, c’est un démarrage aussi.

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1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 6 février 2015 09 h 06

    Il faudrait lire :

    Cuirassé « Potemkine »
    et non
    Cuirassé Potemkine