L’errance du condamné

Cette chronique d’une mort annoncée est, pour l’essentiel, racontée du point de vue d’Alex, un jeune prostitué toxicomane.
Photo: Films du 3 mars Cette chronique d’une mort annoncée est, pour l’essentiel, racontée du point de vue d’Alex, un jeune prostitué toxicomane.

S’il est un reproche qu’on ne pourra jamais adresser à Rodrigue Jean, c’est de faire un cinéma facile. Au contraire, le spectateur n’en sort jamais indemne — dans le bon sens. Or, en amont, le cinéaste ne se ménage pas davantage. Honnête, parfois jusqu’au malaise, son oeuvre, à présent constituée de quatre films de fiction et d’autant de documentaires, est, surtout, honorable. À l’affiche cette semaine, L’amour au temps de la guerre civile s’insère de manière cohérente, organique, dans une filmographie d’une rare intégrité.

Campée dans l’est de Montréal, cette chronique d’une mort annoncée est, pour l’essentiel, racontée du point de vue d’Alex, un jeune prostitué toxicomane parvenu à un stade de la spirale vers le fond où seules deux préoccupations comptent désormais : la quête de la prochaine dose et la survivance quotidienne — cette dernière, on s’en doute, précaire et subordonnée à la première.

Réfugié dans un hôtel miteux, dans une voiture louée ou squattant chez une accointance à peine moins « poquée » que lui, Alex va son errance, un chapelet de taches sombres sur sa poitrine ne laissant planer aucun doute quant à son état.

Demeurant au plus près des corps et des visages, Rodrigue Jean filme dans la proximité, dans l’immédiateté. Presque un personnage, sa caméra se meut parmi les acteurs, plongeant le spectateur dans l’intimité de personnages incarnés avec ce naturel que le réalisateur de Full Blast (1999) et de Yellowknife (2002) a toujours le don de tirer de ses interprètes.

Deux regards, une vision

Dès les premières minutes, on sent Rodrigue Jean désireux de tester la patience, puis l’ouverture, du spectateur en lui imposant, d’abord, le générique long, habituellement réservé pour la fin (et vu uniquement par les cinéphiles irréductibles), puis, en présentant, en guise de séquence d’ouverture, une scène crue de consommation de drogue par intraveineuse, suivie d’une baise entre hommes plus brute qu’érotique.

Mais, justement, derrière l’apparence de confrontation s’impose l’évidence d’une démarche basée sur la franchise, tant dans le propos que dans la représentation de celui-ci.

À cet égard, le scénario, un enchaînement de vignettes dont la teneur dramatique globale s’avère soigneusement calibrée, a été écrit par Ron Ladd, un des participants du projet Épopée/travail du sexe, un collectif créé dans la foulée du documentaire Hommes à louer (2009), que Rodrigue Jean a consacré au sujet de la prostitution masculine. L’amour au temps de la guerre civile, qui allie l’acuité du regard du scénariste et la grâce de celui du cinéaste, représente l’aboutissement de l’expérience.

Une expérience, on l’a évoqué, difficile. Parce qu’elle trouble, et parce qu’elle affecte, et parce qu’elle bouleverse.

Là encore, dans le bon sens.

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L’amour au temps de la guerre civile

★★★★

Réalisation : Rodrigue Jean. Avec Alexandre Landry, Jean-Simon Leduc, Simon Lefebvre, Éric Robidoux, Catherine-Audrey Lachapelle. Québec, 2014, 120 minutes.