Le triangle amoureux de Benoît Jacquot

En 21 films, le cinéaste français Benoît Jacquot a toujours alterné les genres et les styles, avec une prédilection pour la mise en lumière d’héroïnes déchirées.
Photo: François Guillot Agence France-Presse En 21 films, le cinéaste français Benoît Jacquot a toujours alterné les genres et les styles, avec une prédilection pour la mise en lumière d’héroïnes déchirées.

Cinéaste des tumultes et des entre-deux-eaux qui précèdent les points de rupture, le Français Benoît Jacquot, réalisateur des Adieux à la reine et de Sade, a beau lancer à la Berlinale son adaptation du Journal d’une femme de chambre d’Octave Mirbeau (après celles de Renoir et de Buñuel), c’est pour son précédent 3 coeurs que Le Devoir l’a interviewé à Paris. Le film prend l’affiche dans nos salles vendredi prochain.

« Entre deux lourdes productions d’époque, Les adieux à la reine et Le journal d’une femme de chambre, le besoin d’une oeuvre plus intime se faisait sentir », avoue-t-il. En 21 films, l’ancien assistant de Duras, de Carné et de Vadim a toujours alterné les genres et les styles, avec une prédilection pour la mise en lumière d’héroïnes déchirées. « J’avais envie cette fois d’un personnage central masculin et contemporain, l’imaginant pris entre deux femmes qui sont soeurs. »

Il vient jouer dans les eaux des thèmes de François Truffaut, mais déclare n’avoir pas cherché à rendre hommage au cinéaste des Deux Anglaises et le continent et de La femme d’à côté. « Truffaut a été important pour moi, mais j’essaie de faire en sorte que mes films ne soient pas sous influence. »

Le meilleur acteur francophone

Jacquot avait envie de diriger pour la première fois Benoît Poelvoorde et conçut pour lui ce rôle d’un homme qui veut se rattraper après un rendez-vous d’amour manqué. « Il est, à mes yeux, le meilleur acteur francophone, celui qui possède le registre le plus étendu, du tragique au clownesque, ou les deux à la fois. Le film était mon geste cinématique à un acteur de cette envergure. Car, mis à part Entre ses mains et quelques autres titres, il est peu souvent confronté à sa part sombre et intime, à laquelle 3 coeurs voulait se nourrir. »

Le film, incursion de Benoît Jacquot dans la figure classique du triangle amoureux, met en scène Marc (Poelvoorde), un contrôleur fiscal parisien appelé dans une ville de province (c’est tourné à Valence, dans la Drôme, et au village Les Vans, en Ardèche). Il y rencontre une femme (Charlotte Gainsbourg). C’est le coup de foudre, mais leur rendez-vous à Paris au jardin des Tuileries sera manqué, car Marc a une attaque cardiaque. Retournant dans la même ville, il s’éprendra de Sylvie (Chiara Mastroianni), dont il ignore qu’elle est la soeur de l’autre, voudra l’épouser, retrouvera son ancienne flamme au mariage, etc. Catherine Deneuve joue la matriarche.

La romance se joue hors du champ de la première jeunesse, car le cinéaste trouvait finalement plus chargé, plus troublant, de mettre en scène la passion chez des femmes dans la quarantaine qui sont censées connaître la vie, même si initialement des actrices plus jeunes, Léa Seydoux et Marion Cotillard, devaient incarner les soeurs.

Ne pas avoir peur du mélodrame

Un mélodrame ? Le cinéaste ne réfute pas le mot. « Le mélodrame est un univers qui vient d’abord du théâtre, avant de s’être frotté au cinéma. Mon voeu était de traiter une histoire d’amour comme un thriller, avec des choses cachées, des choses sues, et des spectateurs qui connaissent des éléments de l’histoire que les protagonistes ignorent. Mais ce n’est pas un vaudeville pour autant. »

Benoît Jacquot dit s’être intéressé pour cette histoire d’amour à deux acteurs qui ne sont pas des canons de beauté mais dégagent un charme. « Benoît Poelvoorde est le plus grand tombeur que je connaisse, dit-il. Ça doit venir de son humour. Sur le tournage, il a rencontré Chiara Mastroianni et ils se sont mis en couple. Quant à Charlotte Gainsbourg, que je n’avais jamais dirigée non plus, elle possède une fragilité très émouvante, une classe, une grâce, une sensibilité, un mystère, que je brûlais d’explorer. Je connais bien, par ailleurs, Catherine Deneuve, que j’ai vue passer du stade d’épouse et de maîtresse préférée des Français à maman préférée des Français. Elle adore sa nouvelle fonction. »

Le fait que Deneuve soit la vraie mère de Chiara Mastroianni créait pour le spectateur un écho que le cinéaste voulait mettre à profit, tout comme le parcours de Gainsbourg et de Poelvoorde, cherchant à entrelacer en même temps que les fils amoureux ceux du cinéma belge et français.