Rodrigue Jean arrive à bon port

Si touchant dans «Gabrielle», Alexandre Landry est encore une fois criant de vérité.
Photo: Films du 3 mars Si touchant dans «Gabrielle», Alexandre Landry est encore une fois criant de vérité.

On a déjà aperçu Alex. Une silhouette mince, des vêtements ajustés, bien coupés, permettent de deviner, de loin, un beau jeune homme. En arrivant à sa hauteur, on remarque l’usure de son jean et la fatigue du cuir de son manteau. Furtivement, on croise son regard vitreux creusé de cernes profonds. Oui, on a déjà aperçu Alex. Mais on ne le connaît pas. Dans L’amour au temps de la guerre civile, Rodrigue Jean arrime sa caméra à cette âme errante du trottoir. C’est de la fiction, mais derrière, il y a la vraie vie. Plusieurs vraies vies, pour être précis.

De fait, L’amour au temps de la guerre civile constitue le volet ultime d’un projet multifacettes portant sur la prostitution masculine.

« Il y a vingt ans de recherches dans ce film », remarque d’emblée le réalisateur de Full Blast et de Lost Song. Desdites recherches est né dans un premier temps, en 2009, le documentaire Hommes à louer, oeuvre percutante donnant la parole à des hommes prostitués du quartier Centre-Sud. « Certains d’entre eux ont voulu aller plus loin au moyen d’ateliers d’écriture, et un collectif, Épopée, s’est formé. Il y avait deux équipes, dont une, Trajet, dont le mandat en était un d’accompagnement documentaire. » Cette expérience a à son tour engendré, en 2012, un site Internet et deux fictions bâties autour de l’univers des participants : L’état du moment et L’état du monde.

L’amour au temps de la guerre civile clôt le cycle. Alex, le protagoniste, ainsi que les personnages qu’il rencontre sont issus de ce vaste laboratoire humain et cinématographique. Une suite d’épisodes disposés sur une ligne de tension sourde évoque l’image de havres — une chambre d’hôtel, une voiture, un appartement — où Alex accoste brièvement au gré d’une dérive inexorable, en quête perpétuelle qu’il est de la prochaine dose, du prochain esquif.

Pragmatisme appliqué

À l’image et au jeu, on est dans un vérisme cru qui évoque souvent le cinéma de Maurice Pialat (surtout La gueule ouverte). D’ailleurs, comme ce dernier, Rodrigue Jean a confié les rôles principaux à des acteurs professionnels malgré un souci évident d’authenticité absolue. Le procédé lui étant familier, le cinéaste a-t-il envisagé de recourir à des non-professionnels, question de « faire encore plus vrai » ?

« C’était impossible, explique-t-il, pragmatique. Un tournage de trente jours et tout ce qui vient avec, c’est incompatible avec les habitudes de consommation de drogue qu’on retrouve dans le milieu, avec les problèmes d’attention que ça entraîne, entre autres. »

Pour le compte, ni l’auteur ni le spectateur ne perdent au change. Si touchant dans Gabrielle, Alexandre Landry est encore une fois criant de vérité, à l’instar de Jean-Simon Leduc (bientôt dans Corbo), qui campe avec force intériorité un amant régulier.

À propos de ce souci d’authenticité déjà mentionné, il était une donnée inhérente de la production. « Tellement de gens se sont livrés à nous — je dis “nous” parce que j’ai une équipe de qui je suis proche, des gens avec qui je collabore depuis toujours. Ces jeunes nous ont raconté des choses très intimes et se sont ouverts sur leur quotidien et sur leur monde, un monde qu’on ne voit pas parce qu’on préfère ne pas le voir. Il fallait que le film soit fidèle à ces témoignages-là, à ces regards-là, à ces vies-là. Chercher à les romancer, ce serait revenu à les trahir. Ç’aurait été mentir », estime Rodrigue Jean.

Fiction réaliste

On aurait toutefois tort de qualifier le film de cinéma « vérité » ou « naturaliste », voire de « docu-fiction ». « Il faut être prudent lorsqu’on parle de réalisme, note Rodrigue Jean. Le cinéma de fiction est devenu tellement normalisé que, dès qu’un film n’utilise pas les codes et les clichés éculés qui dominent désormais (sur le sexe et l’amour, sur le désir de s’en sortir), on a tendance à le taxer de “naturaliste”, voire à l’associer au documentaire. Or, c’est de la fiction. Et de la fiction qui demande beaucoup plus d’ouvrage, à cause de toute cette recherche en amont. C’est du cinéma de fiction, tout simplement. »

Il n’empêche, compte tenu du contexte ayant mené à sa réalisation, L’amour au temps de la guerre civile revêt-il une importance particulière dans la filmographie de l’auteur ? « C’est certain que d’avoir mené cette grande aventure à son terme, de cette manière-là, en maintenant une intégrité humaine et artistique, c’est gratifiant. Mais au fond, chaque projet doit être comme ça, sinon, ça ne vaut pas la peine de s’y investir », conclut Rodrigue Jean.

L’amour au temps de la guerre civile prend l’affiche le 6 février.

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