Filmer l’horreur ultime

«Playing for Time» avec Vanessa Redgrave dans le rôle de la musicienne Fania Fénelon
Photo: Szygzy Productions «Playing for Time» avec Vanessa Redgrave dans le rôle de la musicienne Fania Fénelon

Au sujet du Mémorial de la Shoah qui ouvrit ses portes à Paris en 2005, son président Éric de Rothschild déclara qu’il était « nécessaire », qu’il s’agissait d’« un rempart contre l’oubli, contre un retour de la haine et le mépris de l’homme ». De manière indirecte, le cinéma peut, lorsqu’imaginé avec sensibilité et intelligence, remplir une fonction similaire. Ce qu’il a fait, périodiquement. Si des centaines de films se sont penchés sur les batailles et autres faits d’armes de la Deuxième Guerre mondiale, moins nombreux sont ceux qui ont abordé de front la question des camps de la mort.

En ne considérant que les oeuvres désignant spécifiquement Auschwitz, on se retrouve avec une liste certes courte, mais, paradoxalement, fort riche.

1955
Nuit et brouillard, d’Alain Resnais. Quatre ans avant de réaliser Hiroshima mon amour, Resnais accepta cette commande d’Henri Michel, alors secrétaire général du Comité d’histoire de la Seconde Guerre mondiale. À un mélange difficilement soutenable de documents d’archives (dont une photo de gendarme assistant les nazis, que la censure voulut retirer) et d’images contemporaines, le cinéaste oppose la narration poétique de Michel Bouquet lisant un texte de l’écrivain Jean Cayrol, un survivant des camps. Le film se termine à Auschwitz-Birkenau. Le titre renvoie au nom du décret nazi de 1941, lequel visait à ce que le peuple juif soit non seulement éradiqué, mais « oublié ».

1980
Playing for Time, de Joseph Sargent. Le récit bouleversant de la pianiste et chanteuse Fania Fénelon qui, avec quelques musiciens, survécut à Auschwitz en jouant pour les nazis. À l’époque, la décision de confier à la propalestinienne Vanessa Redgrave le rôle principal créa une commotion. Un prix Emmy vint saluer sa performance extraordinaire. Le dramaturge Arthur Miller (La mort d’un commis voyageur) coécrivit le scénario avec Fania Fénelon.

1982
Le choix de Sophie, d’Alan J. Pakula. Basé sur le roman de William Styron, ce film déchirant relate comment, après s’être pris de passion pour une immigrée polonaise qui habite la même pension de famille que lui, un aspirant-écrivain découvre le terrible secret de celle-ci, une survivante d’Auschwitz. Difficile à croire, mais à l’époque, Meryl Streep dut supplier (littéralement) le réalisateur Alan J. Pakula (Les hommes du président) de lui donner le rôle de Sophie. Il ne le regretta pas. Ainsi l’actrice apprit-elle le polonais afin de parfaire son accent, en plus de jouer certaines scènes clés en allemand lors de retours en arrière. La performance de Meryl Streep valut un Oscar et fut par la suite classée troisième meilleure interprétation de l’histoire du cinéma américain par le magazine Premiere.

1985
Shoah, de Claude Lanzmann. Captés entre 1974 et 1981, parfois en caméra cachée, les témoignages recueillis par le célèbre documentariste forment ce qui constitue sans conteste le document audiovisuel le plus important sur le sujet. Le volet consacré à Auschwitz donne à entendre les souvenirs poignants de Rudolf Vrba, qui réussit jadis à s’en échapper, et de Filip Müller, qui travaillait dans les incinérateurs où étaient brûlées les dépouilles des juifs après leur passage en chambre à gaz.

1993
La liste de Schindler, de Steven Spielberg. Le drame historique consacré à Oskar Schindler, cet industriel allemand qui sauva des centaines de Juifs polonais de la déportation en soudoyant un haut gradé nazi, représente un tournant dans la carrière du cinéaste. Initialement, le réalisateur des succès Les dents de la mer, E.T. et Les aventuriers de l’Arche perdue voulait que Roman Polanski mette en scène le film, qu’il aurait pour sa part produit. Jugeant le matériel trop douloureux, car trop près de sa propre histoire, ce dernier déclina et réalisa plutôt Le pianiste (2002). Finalement, Spielberg s’y attela lui-même, remportant au passage son premier Oscar.

Disparates, ces productions réussissent, entre autres, deux accomplissements majeurs : utiliser avec finesse, voire brio, le langage cinématographique d’une part, et, d’autre part, laisser une impression prégnante dans l’esprit du spectateur. C’est ce dernier point qui, plus que les récompenses glanées, leur confère ce à quoi peu de films, même de grande qualité, peuvent tendre, à savoir la noblesse. Toutes ces oeuvres sont, chacune à sa manière, nobles. Et inoubliables.