Entre propagande et désinformation

«The Interview» est d’une grossièreté stupéfiante.
Photo: Colombia Pictures «The Interview» est d’une grossièreté stupéfiante.

Au nom du patriotisme et de la liberté d’expression, des foules occidentales en ruée vers le douteux film The Interview se seraient-elles fait manipuler à leur tour ? Il est facile d’identifier un bon et un méchant quand un film se voit menacé de censure. Surtout s’il met en cause la Corée du Nord, terrible dictature, contre les États-Unis, qui posent en champions de la démocratie. Mais en cette affaire, nos puissants voisins du Sud semblent moins nets qu’il n’y paraît et l’affaire, plus complexe.

Pendant que la mise en ligne la veille de Noël de The Interview cartonne (téléchargé 2 millions de fois, avec des recettes de 15 millions pour les quatre premiers jours, en achat et location), les recettes en salles sur 300 écrans atteignant de leur côté 2,8 millions de dollars, la théorie du complot va bon train. Et si Sony Pictures avait orchestré toute cette affaire de cyberattaques et de menaces terroristes pour donner publicité à un navet foireux ? Rappelons que ce studio, après avoir voulu sortir cette comédie d’espionnage de série Z sur 3000 écrans du temps des Fêtes, reculait face aux cyberattaques du groupe Guardians of Peace et les menaces d’attentats terroristes. Ce feuilleton rebondissant culminant avec le désaccord de Barack Obama quant à la décision de la présidente de Sony, Amy Pascal, de ne pas présenter le film en salles, d’où la volte-face, est comme des poupées gigognes qui cachent toujours des nouveaux contenus.

Les dommages subis par Sony sont si importants, avec diffusion de films inédits et révélations piratées sur les stars, les budgets, etc., qu’on a peine à croire que le studio se soit tiré dans le pied pour une comédie à oublier. Il y eut certainement des hackers, plusieurs peut-être, toutes frontières confondues.

L’implication de la Corée du Nord dans le piratage de Sony, théorie du président américain et du FBI, est remise en cause. Des observateurs envisagent désormais la piste de la trahison interne. Des enquêteurs de Norse Cybersecurity soupçonnent six anciens employés de Sony, renvoyés de la boîte en mai dernier après restructuration d’entreprise, d’avoir compromis les réseaux de la compagnie pour se venger.

Par ailleurs, les États-Unis nient mollement se retrouver derrière des récentes pannes d’Internet subies par la Corée du Nord, et utiliseraient, semble-t-il, en représailles des armes qu’ils dénoncent eux-mêmes quand elles les visent.

Commande politique ?

Des questions sont soulevées, surtout après avoir vu le film en question, d’une grossièreté stupéfiante et si agressif et humiliant envers le dirigeant Kim Jong-un (il se pisse même dessus), que bien naïf qui croirait l’État américain absent du processus décisionnel de produire une telle charge. The Interview sue la commande politique.

Si le film est nul et conçu pour un public peu allumé, son problème majeur réside dans sa fonction propagandiste. Et avec des relations tendues entre les deux pays, tout semble indiquer que des directives sont données en haut lieu pour savonner au cinéma la Corée du Nord, un régime ignoble, répétons-le. Sauf qu’utiliser des films en pressions politiques internationales est une méthode à la fois douteuse et risquée. D’autant plus que les États-Unis ne sont pas en guerre avec ce pays. En 2011, lors d’un voyage de presse post-attentat à Hollywood, le représentant de la Motion Picture Association of America (MPAA), parapluie pour les grands studios, nous avait expliqué à quel point Hollywood participait désormais à l’effort de guerre des États-Unis.

Or, cette comédie constitue un tel affront aux populations fanatisées enfantées par ce régime, révérant leur chef comme un Dieu, qu’on a peine à comprendre que les Américains aient pu s’étonner d’une éventuelle riposte, pourvu que le régime soit impliqué dans les cyberattaques. La Corée du Nord, dictature à la sauce stalinienne, qui n’a pas la puissance de la Chine, son alliée, est une cible facile.

Hollywood Reporter révélait qu’Amy Pascal, à la tête de Sony Pictures Entertainment, avait contribué à la campagne de réélection d’Obama par un don de 5000 $. Des liens sont tissés entre la Maison-Blanche et Hollywood. Et quel studio prendrait le risque de produire un film prévoyant l’assassinat d’un chef d’État en exercice sans avoir reçu le feu vert d’une instance politique ? Même la décision de porter à l’écran la bédé de Guy Delisle portant sur la Corée du Nord (plutôt qu’une autre de lui) — désormais compromise — semblait participer à cette stratégie de viser le régime à travers le cinéma. Déjà en 2012, Red Dawn, remake d’un film de 1984, mais partant d’une prémisse de représailles de la Chine contre les États-Unis, avait maquillé au numérique la dangereuse grande puissance (un journal chinois avait eu vent du scénario et protestait) en Corée du Nord, effaçant les symboles chinois, modifiant les mouvements de bouche des acteurs pour donner l’illusion du coréen, etc. La Maison-Blanche échauffait-elle les esprits pour une éventuelle action en Corée du Nord ? Ou croyait-elle en son impunité ? Chose certaine, plusieurs conclusions furent tirées trop vite dans cette affaire, sans avoir les données en main pour en comprendre les enjeux.

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«The Interview» à Montréal

Le film, grand navet s’il en est un, déjà accessible en ligne, sera présenté dès vendredi au grand écran à Montréal, au cinéma Dollar, sur le boulevard Décarie dans Notre-Dame-de-Grâce. Depuis la controverse, il a pris l’affiche en Amérique du Nord en circuit réduit. Le cinéma Dollar est le seul à le projeter au Québec.