Derrière la légende de Will James

L’histoire de Will James (alias Ernest Dufault) fascine Claude Gagnon, qui prévoit faire un film « qui soit béton et corresponde à la réalité » sur ce québécois qui incarna le mythe du cowboy de l’Ouest aux États-Unis dans les années 20 et 30.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir L’histoire de Will James (alias Ernest Dufault) fascine Claude Gagnon, qui prévoit faire un film « qui soit béton et corresponde à la réalité » sur ce québécois qui incarna le mythe du cowboy de l’Ouest aux États-Unis dans les années 20 et 30.

L’aventure a commencé pour Claude Gagnon devant le documentaire de Jacques Godbout Alias Will James, en 1988. Qui était l’homme caché derrière ce pseudonyme ? Il n’en avait jusque-là rien su, comme la plupart des Québécois, et le découvrait avec stupeur. Aux États-Unis, Will James, qui fut la personnification du mythe du cowboy, célèbre au cours des années 20 et 30 pour ses livres, ses dessins de chevaux reliés à sa carrière de pur Yankee et les westerns tirés de ses oeuvres, est encore révéré dans les corrals de l’Ouest américain. Son livre Smoky, raconté à travers la bouche du cheval, est réimprimé aux États-Unis depuis sa sortie en 1926. Trois biographies lui furent consacrées là-bas.

Se cache pourtant sous la légende un Québécois, Ernest Dufault, né en 1892 à Saint-Nazaire d’Acton, élevé en partie à Montréal, mais mort au Montana en 1942. Le documentaire de Jacques Godbout interrogeait aussi des membres de sa famille au Québec, dont son neveu, l’ex-commentateur sportif Pierre Dufault. La chanteuse Luce Dufault est sa petite-nièce. Tous surveillent les démarches de Claude Gagnon, qui présente sur son site des commentaires et clips d’interviews, car ce périple a démarré bien avant le tournage, à travers ce carnet de bord. Claude Gagnon, cinéaste (Larose, Pierrot et la Luce, Kenny, Kamataki) fasciné par ce profil d’aventurier, a suivi sa route après avoir reçu la bourse de carrière Michel-Brault du Conseil des arts et des lettres du Québec. Depuis le début juillet, il sillonne l’Ouest canadien et américain, rencontre des gens, met aussi la main sur des lettres et documents d’ici et d’ailleurs. Son but : réaliser un long métrage de fiction Sur les traces de Will James, idéalement en 2016, en déblayant les faussetés sous le mythe pour retrouver l’homme. « Mais je veux un film qui soit béton et corresponde à la réalité. »

« Will James est un personnage fabuleux, estime le cinéaste, un grand artiste, un excellent conteur et illustrateur. Peu de gens réalisent leurs rêves. Lui l’a fait et je l’imagine à l’adolescence, couché à la belle étoile, écoutant les chevaux et le bétail qui criaient en arrière, avec un objectif en tête : devenir le meilleur des cowboys. »

Au long des 25 dernières années, Claude Gagnon gardait l’envie de ce film biographique, lisant les 24 livres de James, enquêtant à l’occasion, sans que ça aboutisse.

L’homme qui murmurait à l’oreille des chevaux

Will James était un peu, avant la lettre, le Kerouac du Far West, même si l’auteur de Sur la route, de parents québécois francophones, était né de son côté aux États-Unis. « Le recul venu de leur culture leur a fait mieux rêver le territoire américain. » Will James, qui avait quitté le Québec à 16 ans puis abouti en Saskatchewan entre 1907 et 1911, s’était enfui aux États-Unis, après un crime de sang commis là-bas. « En 1914, il fut arrêté pour vol de bétail au Nevada et a fait de la prison [15 mois]. Plusieurs cowboys changeaient de nom pour brouiller leurs pistes. Mais dans son autobiographie Lone Cowboy, il s’est dit né de parents américains, pour être accepté là-bas, prétendait qu’un trappeur canadien-français l’avait élevé après qu’il fut devenu orphelin, ce qui expliquait son accent français. Plus il devenait célèbre — et il était très présent à Hollywood, où il fut d’abord cascadeur sur des films muets —, plus il craignait que la vérité éclate et qu’on le traite d’imposteur, mais il n’a jamais renié sa famille au Québec, comme certains l’ont prétendu. Il leur écrivait, leur envoyait de l’argent, et est venu les visiter. Même sa femme, Alice Conradt, Miss Nevada, épousée à 16 ans, ignorait sa véritable identité. » Will James allait mourir alcoolique et ruiné au début de la cinquantaine, mais Claude Gagnon rappelle qu’il ne pouvait plus monter à cheval depuis l’âge de 28 ans, ayant eu tous les os brisés au contact des chevaux sauvages et montures diverses, ce qui lui avait valu un long épisode d’hospitalisation. « En fait, comme les joueurs de hockey, il avait subi une commotion cérébrale par semaine. Il fut le héros et la victime de sa passion. »

Claude Gagnon entend faire un film dans le ton vivant des livres de Will James. « Le gros de mon histoire se déroulera entre 1907 et 1912, mais je reviendrai aussi sur son enfance québécoise. Les dialogues seront en français et en anglais avec sous-titres. De riches Américains du pétrole, qui veulent un film sur lui, sont déjà prêts à y injecter des fonds privés. »