Portrait de l’artiste en misanthrope

Une scène tirée du film <em>Mr. Turner</em> du réalisateur Mike Leigh, avec Timothy Spall dans le rôle du grand peintre britannique Turner.
Photo: Métropole Films Une scène tirée du film Mr. Turner du réalisateur Mike Leigh, avec Timothy Spall dans le rôle du grand peintre britannique Turner.

Ne demandez pas au Britannique Mike Leigh si son film Mr. Turner, ou à tout le moins son acteur principal, Timothy Spall — lequel incarne avec brio et grognements le grand peintre des embruns et des tempêtes —, a des chances d’atterrir aux Oscar. Il répond que la machine est celle d’Hollywood.

N’empêche que ses films se sont souvent faufilés aux chics nominations dans une catégorie ou l’autre, d’Another Year à Vera Drake, en passant par Happy-Go-Lucky, Topsy-Turvy et Secrets Lies. Mais il a vraiment l’impression que ce monde-là n’est pas son affaire, et vice-versa. « Ça nous aiderait plutôt, lance-t-il, mi-figue, mi-raisin, de tourner dans une langue étrangère. Il y a des statuettes pour ça… »

Vieux sauvage à la dégaine anarchiste, artiste du cinéma doté d’un regard et d’un point de vue, Mike Leigh est une institution, digne et indigne représentant du cinéma d’auteur social britannique aux côtés de Ken Loach depuis le début des années 70, avec incursions intimes dans les milieux souvent ouvriers. À Cannes, il avait remporté le prix de la mise en scène en 1993 pour le brillantissime et très moderne Naked, puis la Palme d’or avec le bouleversant Secrets Lies en 1996.

Son Mr. Turner avait valu à Timothy Spall le prix d’interprétation masculine sur la Croisette, et on attend bel et bien cet acteur exceptionnel au physique raboteux dans la course aux Oscar. Le film prend l’affiche chez nous à Noël.

Un canevas, mille et un détails

Ce film austère et magnifique, collé à l’esthétique du grand peintre paysagiste J. M. W. Turner, croqué au cours des 25 dernières années de sa vie (il est mort en 1851), fut une plongée dans la psyché et la vie privée de cet homme, immense artiste, excentrique, misanthrope et tyran domestique.

Fidèle à sa méthode, qui implique souvent la même tribu d’acteurs et de techniciens (« Mais quelques nouveaux quand même ! »), Mike Leigh rappelle qu’il n’utilise pas vraiment de scénario, plutôt un canevas. Ajoutez de multiples rencontres et recherches en groupe en amont, à la Tate Gallery de Londres qui conserve la plupart des Turner en archives, la lecture des biographies pour imprégnation profonde du sujet.

« Quant à Timothy Spall, il a appris à peindre — et à bien peindre — deux ans avant le tournage. Depuis le temps qu’on travaille ensemble [sixfilms], il me semblait l’acteur parfait pour le rôle. Ces incarnations relèvent de l’intuition et de l’alchimie. » Mais le film coûtait cher (20 millions de dollars), et boucler le budget ne fut pas chose facile. Des années d’attente aidèrent à peaufiner le grand oeuvre.

Mike Leigh, grand perfectionniste, pour qui « chaque détail est hautement important », précise avoir voulu, par-delà un portrait de vie d’artiste au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, montrer aussi la société de cette époque, en particulier la condition féminine. La figure de la servante amoureuse, exploitée et délaissée par le maître, celle de la mère de ses enfants, négligée et reniée, celle de la dernière compagne, Sophia Booth (Marion Bailey), maîtresse femme qui s’en tire mieux que les autres.

« On avait aussi à composer avec la mère de Turner, morte après une longue maladie mentale qui les a beaucoup marqués, lui et son père. Nous avons travaillé avec ces fenêtres intérieures profondes, aussi à partir des grognements émis par Turner, au dire des témoins, comme des événements mieux connus de sa vie de peintre, le fait qu’il se soit attaché au mât d’un navire pour pouvoir peindre une tempête, par exemple. »

Plusieurs voient en creux, dans ce portrait d’un créateur misanthrope, une autobiographie de Mike Leigh lui-même. Ce qu’il réfute. « Pas consciemment en tout cas. »

Un film sur la lumière

Mike Leigh n’avait pas tourné de biographie depuis Topsy-Turvy en 1999, rêve à celle de Gengis Khan, dans un avenir non identifié, mais trouve l’exercice particulièrement exigeant.

Il dit s’être inspiré du Barry Lindon de Kubrick pour les éclairages naturels. « Car ce film en est un avant tout sur la lumière, que j’ai reproduite avec mon directeur photo Dick Pope, analysant les tableaux du peintre pour rendre sa palette. Aborder Turner, c’est entrer dans cette dimension lumineuse, mais même si le film implique son art, il ne porte pas sur la peinture, mais sur la grandeur d’un artiste qui est petit dans la vie. Pas question d’en faire un documentaire, plutôt de dramatiser notre propre lecture du personnage. Il n’existe certainement aucune ressemblance entre la réalité de l’Angleterre de 1832 et l’idée qu’on s’en fait aujourd’hui. Et ce film est un antibiopic, puisque Turner n’est jamais idéalisé, mais humain, pétri de contradictions, au corps à corps avec la peinture qui salit les mains. »

Pour le méticuleux Mike Leigh, les éléments hors de son contrôle sont source d’angoisse. « Et comme vous le savez, le temps en Angleterre est très souvent pluvieux. » Pléonasme. « Ç’aurait pu tourner au désastre mais, par miracle, chaque fois qu’on a recherché une belle lumière, elle est arrivée. Ce fut le plus bel été qui soit. »

Mike Leigh se définit comme un boxeur. « Car c’est une vraie bataille, de travailler comme cinéaste indépendant, allergique aux interférences. Tant de fois j’ai dû dire non. Tout est question de choix dans la vie, et le mien est de demeurer étranger au système, quels que soient les enjeux en cause. »