Une tragédie américaine

Steve Carell est méconnaissable et admirable dans la peau d’un homme mystérieux issu d’une riche dynastie d’industriels.
Photo: Métropole Films Steve Carell est méconnaissable et admirable dans la peau d’un homme mystérieux issu d’une riche dynastie d’industriels.

C’est d’abord une tragédie et, comme dans toute grande tragédie, les personnages ignorent qu’ils courent à leur perte, devenant les instruments d’une folie meurtrière ou emportés dans une déchéance inéluctable. Ces règles, Bennett Miller (Capote, Moneyball) les maîtrise à la perfection dans Foxcatcher, une histoire vraie, mais surtout une brillante méditation sur les rêves brisés, les ambitions dévorantes et les mirages de la gloire pour panser les blessures d’enfance. Cette bouleversante démonstration s’engage sur le chemin des salles d’entraînement de lutte, un espacea priori moins exaltant que celui de la boxe, et moins cinématographique que de nombreux sports d’équipe.

À travers cette discipline olympique se profile une vision typiquement américaine de l’accomplissement personnel, ici battue en brèche grâce à un scénario signé E. Max Frye et Dan Futterman, qui accumule une foule de détails en apparence anecdotiques sur des personnages esseulés et névrosés, et une approche esthétique où tout est littéralement mis à plat. Que l’on soit dans un gymnase minable, un appartement sans âme ou une résidence somptueuse, la même lumière blafarde envahit tous les lieux, contribuant à accentuer un désespoir jamais complètement apaisé par les succès et les médailles.

Les frères Schultz en ont pourtant déjà une au cou à la suite des Jeux olympiques de Los Angeles en 1984, mais Mark (Channing Tatum, le médaillé d’or de l’interprétation solide), le frère cadet, vivote dans l’ombre de Dave (Mark Ruffalo, débonnaire et habité), son aîné, plus affable, plus charmant, plus près de ses rêves surtout. Tout bascule lorsque Mark reçoit une invitation de John du Pont (Steve Carell, méconnaissable et admirable), un homme mystérieux issu d’une riche dynastie d’industriels qui l’invite dans son immense domaine en Pennsylvanie pour lui assurer le podium à Séoul, et ainsi redonner à l’Amérique sa fierté.

Mais cette générosité ostentatoire ne cacherait-elle pas des aspirations moins nobles, des plans machiavéliques, ou un profond désir de manipuler un athlète aux allures d’autiste pour attraper dans ses filets son frère au profil plus éclatant ? Sur ce trio plane également l’ombre menaçante d’une mère aristocrate (impériale Vanessa Redgrave) dont les silences sont aussi assassins que les reproches à l’égard de son fils John, tout entier dévoué à un sport qu’elle juge vulgaire.

Bennett Miller n’est jamais engagé dans une entreprise de glorification de cette pratique olympique, la véritable lutte se jouant ailleurs que sur le tapis : dans les paysages brumeux, les regards équivoques, les colères longtemps étouffées jaillissant aux moments les plus inattendus, poing levé ou fusil à la main… Cette radiographie impitoyable d’une débâcle annoncée — et elle s’avère spectaculaire pour ceux qui ignorent l’issue tragique de cette affaire qui fit grand bruit dans les années 1990 avant de sombrer dans l’oubli — mérite tous les éloges récoltés depuis son baptême au dernier Festival de Cannes. La déconstruction du rêve américain est exécutée ici avec une précision méthodique, une absence totale de complaisance et un dépouillement visuel tout entier dévolu à la mise à nu de ces champions si fragiles.

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Foxcatcher

Drame de Bennett Miller. Avec Channing Tatum, Steve Carell, Mark Ruffalo, Vanessa Redgrave. États-Unis, 2014, 134 min.