Héros malgré l’histoire

Le réalisateur Morten Tyldum raconte comment Alan Turing (Benedict Cumberbatch, éblouissant) s’est retrouvé à la tête d’un programme ultrasecret pour décoder Enigma.
Photo: Remstar Le réalisateur Morten Tyldum raconte comment Alan Turing (Benedict Cumberbatch, éblouissant) s’est retrouvé à la tête d’un programme ultrasecret pour décoder Enigma.

Vous connaissez Alan Turing ? Pendant la Deuxième Guerre mondiale, il est celui qui est venu à bout du code nazi Enigma, réputé indécryptable. Le conflit s’en est vu écourté de deux ans, estime-t-on, et plus de 14 millions de vies auraient été sauvées grâce à Turing et à sa « Machine », qui n’est rien de moins que l’ancêtre de l’ordinateur, un autre legs historique considérable. Non ? Vous ne connaissez pas Alan Turing ? Normal : sa patrie reconnaissante a tout fait pour que l’histoire l’ignore, comme on le découvre dans le fort intéressant film Le jeu de l’imitation.

Avec un sens de l’image certain, le réalisateur Morten Tyldum (Chasseurs de têtes, 2011) raconte comment, après avoir été recruté par une éminence grise du MI6, Alan Turing (Benedict Cumberbatch, éblouissant) s’est retrouvé à la tête d’un programme ultrasecret dont le seul mandat était de décoder Enigma. Échos du passé servant à éclairer le présent, des retours en arrière montrent le protagoniste enfant, déjà aux prises avec ce qui s’apparente au syndrome d’Asperger.

Le récit, fertile en rebondissements, est mené tambour battant, sauf peut-être l’épilogue crève-coeur, longuet mais nécessaire, et qui vient répondre à la question que l’on se pose d’office, à savoir : qu’est-ce qui a bien pu pousser une nation à renier un tel héros plutôt qu’à le célébrer en faisant ainsi rejaillir sur elle une fierté légitime ?

Héros ou criminel ?

Ici, tout est affaire de contexte et d’époque. Le contexte, c’était la nécessité de laisser croire aux nazis que leur code continuait de tromper les Alliés. Jugée « sensible », cette information fut gardée secrète pendant 50 ans. Quant à l’époque, c’était celle où, tout génie certifié qu’il fût, Alan Turing était aussi un criminel. Si, si.

En effet, il se trouve que, dans l’intimité, il préférait la compagnie des hommes. Or, en Angleterre, l’homosexualité fut illégale jusqu’en 1967. Dans l’intervalle, Alan Turing, qu’on a réellement l’impression de « connaître » au terme du film, eut le temps d’être arrêté, poursuivi, castré chimiquement, puis de se suicider, en 1954, à l’âge de 41 ans. Si l’on sait de quelle manière l’humanité a bénéficié de sa courte existence, on ignorera en revanche toujours ce qu’elle a perdu au moment de sa disparition précoce.

Mais que l’on se rassure : la reine Elizabeth II a fini par gratifier Alan Turing d’un pardon royal. En 2013.

Le jeu de l’imitation (V.F. de The Imitation Game)

Réalisation : Morten Tyldum. Avec Benedict Cumberbatch, Keira Knightley, Matthew Goode, Charles Dance. Grande-Bretagne, 2014, 114 minutes.