Grandir en cassant tout

Le titre <em>Hippocrate</em> fait référence au célèbre serment déontologique des médecins, ici à géométrie variable.
Photo: FunFilm Le titre Hippocrate fait référence au célèbre serment déontologique des médecins, ici à géométrie variable.

Le Français Thomas Lilti pratique la médecine généraliste, tout en s’adonnant aux métiers de scénariste et de cinéaste. Comme dans tous ces cas de double carrière, l’une nourrit l’autre. Après des courts métrages et un long à saveur de polar, Les yeux bandés, voici qu’il plonge dans le milieu familier, celui d’un hôpital, croulant sous les compressions (on dirait le Québec), où le personnel chauffe trop et commet des erreurs. Et ce film fragile et humain touche du doigt des vérités sur lesquelles d’autres glissent et cabotinent.

À travers cet environnement explosif, un jeune interne, Benjamin (Vincent Accoste, vu dans Les beaux gosses), commence sa carrière dans le service de son propre père médecin (Jacques Gamblin, avec un rôle de maturité roublarde et chancelante, trop vite évacué), à la fois protégé et décalé par rapport aux autres. L’hôpital reproduit la société de classes sociales si étanches dans la société française. Et le cinéaste, qui connaît son sujet par coeur, en révèle les dessous entre comédie et drame. Le personnel possède son univers, ses partys, ses plaisanteries consacrées, mais les malades existent aussi, parfois en fin de vie. Ils ont leurs souffrances, leurs besoins, souvent inconciliables avec les ressources en peau de chagrin du milieu hospitalier.

Ce qui démarre trop lentement comme un film réaliste de plus sur un milieu professionnel entre solidarités et rivalités devient en fin de parcours un très intéressant rituel initiatique qui permet à un jeune homme sans colonne vertébrale de devenir un homme, comme on dit. Le titre Hippocrate fait référence au célèbre serment déontologique des médecins, ici à géométrie variable. Car le fils à papa fait équipe avec un interne d’origine algérienne, Abdel Rezzak (formidable Reda Kateb), médecin chevronné obligé de refaire ses classes sans bénéficier des traitements de faveur de son compagnon « mieux né ».

Les questions d’éthique sont abordées à travers deux cas de patients, le plus touchant étant celui d’une vieille dame charmante (Jeanne Cellard, très juste), cancéreuse, en fin de vie, à débrancher ou pas, selon la morale de Benjamin, qui fait appel aux lumières d’Abdel pour trancher. Le rapport entre ces deux internes forme l’assise d’un scénario parfois égaré loin de son axe, mais qui récupère sa charge en fin de partie.

Le jeune Vincent Lacoste manque de charisme, ce qui colle au départ à son personnage de mollasson (Reda Kateb l’écrase de sa force), mais l’empêche d’habiter pleinement ses violentes révoltes. Côté scénario, ce sont pourtant ces revirements de jeune homme en colère qui confèrent son originalité à Hippocrate et offrent la rédemption au jeune antihéros. Sans tout casser, il n’aurait pu se construire. Cela, le film le démontre brillamment. Très français dans la mécanique de ses rapports sociaux, Hippocrate atteint l’universel en abordant ce point de rupture après lequel un ado attardé peut devenir quelqu’un ou pas.

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Hippocrate

Réalisation : Thomas Lilti. Scénario : Thomas Lilti, Julien Lilti, Baya Kasmi, Pierre Chosson. Avec Vincent Lacoste, Reda Kateb, Jacques Gamblin, Marianne Denicourt, Jeanne Cellard. France, 2014, 112 minutes.