La vie survoltée des écrivains

Le long métrage du cinéaste Stéphane Lapointe, Les maîtres du suspense, met en vedette un trio infernal : Michel Côté, Robin Aubert et Antoine Bertrand.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Le long métrage du cinéaste Stéphane Lapointe, Les maîtres du suspense, met en vedette un trio infernal : Michel Côté, Robin Aubert et Antoine Bertrand.

L’angoisse de la page blanche, vous connaissez ? Ce mal afflige beaucoup de créateurs, et chacun possède sa médecine. La chose est rarement publique, mais certains préfèrent abdiquer en sollicitant les services d’un écrivain fantôme. Un des personnages du film de Stéphane Lapointe, Les maîtres du suspense, a beau détenir un contrat supposément béton portant une clause de confidentialité, le secret de Polichinelle sera vite dévoilé dans cette comédie mettant en vedette un trio infernal : Michel Côté, Antoine Bertrand et Robin Aubert. Sans compter la présence de l’actrice d’origine portugaise Maria de Medeiros dans le rôle… d’une actrice !

À quelques jours de la sortie québécoise prévue le mercredi 17 décembre sur près de 80 écrans, ceux qui ont suivi de loin le parcours de Stéphane Lapointe pourraient croire qu’il fut lui-même en panne d’inspiration. Après tout, n’est-il pas celui qui a réalisé, aussi loin qu’en 2006, La vie secrète des gens heureux ? Le film ne fit pas forte impression à l’époque, et peut-être que Lapointe s’était retiré dans ses terres pour panser ses blessures, soignant un ego écorché.

Pour ce créateur hyperactif, cette parenthèse n’en était pas une. « Ça n’arrivera plus ! », affirme avec conviction celui qui a fait souvent sa marque à la télévision, imposant sa signature sur des projets aussi différents que le Bye Bye de RBO 2006 ou des séries comme Hommes en quarantaine, Tout sur moi et, récemment, La théorie du K.O. Pour Stéphane Lapointe, il s’agit là de la partie visible de son travail. Il évoque des projets inaboutis, des scénarios de longs métrages achevés mais toujours dans ses tiroirs, précisant au passage que celui des Maîtres du suspense l’a occupé pendant cinq ans. Tout cela sans compter une vie personnelle « un peu intense » : à entendre à quelle vitesse il raconte certains épisodes de son existence, on le croit sur parole !

On a d’ailleurs du mal à imaginer que cet ancien scripteur d’émissions humoristiques, à la radio comme à la télé, puisse avoir un jour souffert du syndrome de la page blanche, tant les idées semblent se bousculer dans sa tête. Pour Les maîtres du suspense, il avait d’autres préoccupations, incarnées par l’écrivain à succès Hubert Wolfe (Michel Côté), faisant écrire ses polars par un obscur romancier (Robin Aubert) en pleine débâcle conjugale et ayant la mauvaise idée de refiler le travail à un fils à maman encore puceau (Antoine Bertrand), rompu à l’art du conte pour enfants. « Je voulais présenter le problème de certains artistes lorsqu’ils deviennent trop riches… et trop heureux, souligne le cinéaste. Ils ont la gloire, les filles, et ne se placent plus du tout en danger. Pourquoi retourner dans les angoisses de la création alors que l’on t’invite dans toutes les fêtes ? C’est une espèce de thèse, et ce n’est pas sûr que j’y adhère complètement… »

Là où Lapointe affiche davantage de convictions, c’est dans sa volonté de se démarquer, tout en restant amusant. « C’était important pour moi de proposer un autre ton, explique-t-il avec sincérité. Je n’avais surtout pas envie de faire rire toutes les 30 secondes. Je voulais présenter une comédie avec beaucoup d’humanité, et des personnages crédibles, forts, qui allaient captiver. » Et pour y parvenir, le cinéaste n’hésitera pas à les conduire jusqu’en Louisiane, au coeur de La Nouvelle-Orléans ainsi qu’au milieu des bayous.

Ce paradis fiscal pour tournages en tous genres n’a visiblement pas déplu aux producteurs des Maîtres du suspense, Pierre Even et Marie-Claude Poulin, les deux fondateurs de la compagnie Item 7 (Café de Flore, Rebelle, Miraculum). Avec eux, il fut bien sûr question de ce film qui sortira le même jour que The Hobbit, de Peter Jackson (« Une décision audacieuse », reconnaît Marie-Claude Poulin), et de l’état du cinéma québécois en cette période d’austérité qui, contrairement à la perception de certains élus, n’a rien d’une vue de l’esprit.

Au fond, serait-il là, le véritable suspense ? « L’austérité, ça nous inquiète, admet Pierre Even. On essaie de convaincre le gouvernement québécois que les coupes dans les crédits d’impôt vont avoir des impacts énormes sur le cinéma et la télévision. Ça fait 30 ans qu’on essaie de bâtir cette industrie, et elle est encore fragile. Du côté fédéral, c’est encore pire : les budgets de Téléfilm Canada n’ont cessé de diminuer depuis 2000. On dirait qu’il n’y a que le lobby du pétrole qui est entendu à Ottawa. »

Bien au fait de ces enjeux, Stéphane Lapointe parle de son métier comme s’il s’agissait « d’une question de survie », évoquant avec un certain désarroi les cadences infernales à la télévision (« Tourner 12-14 pages par jour, c’est rendu fou ! »). Mais ce « raconteur d’histoires » insiste : « Peu importe le projet où je mets mon nom, je me donne corps et âme. Et au cinéma, comme je suis à la fois cinéaste et scénariste, j’ai doublement la tête sur le billot ! »

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Maria de Medeiros, actrice québécoise ?

Stéphane Lapointe l’a vue dans la pièce Sextett à l’Espace Go en 2010 et rêvait de tourner avec cette « artiste qui suit ses émotions ». Mais qu’est-ce qui fait courir l’actrice portugaise Maria de Medeiros vers les cinéastes d’ici comme Robert Lepage (Le polygraphe), Rudy Barichello (Meetings with a Young Poet) et maintenant Lapointe ? Au téléphone, on reconnaît sa voix douce et son accent délicieux, évoquant sa passion pour le Québec et « un cinéma qui sort des sentiers battus, ce qui est bien puisque j’aime varier les styles, les propos et les genres ».

Très ouverte à l’idée de recevoir d’autres propositions québécoises, l’actrice indique que ses choix sont dictés par ses « feelings ». « Vous savez, je ne connaissais ni Rudy ni Stéphane, tout part du scénario. » C’était la même chose à l’époque de Pulp Fiction, de Quentin Tarantino. « À la lecture, j’ai trouvé ça génial, mais je me disais : qui va aller voir ça ? Sur le plateau, entre acteurs, on savait qu’on faisait le film d’un grand artiste qui bouscule toutes les règles. Mais imaginer cette adhésion mondiale ? » Ce grand succès n’a toutefois pas fait dévier le parcours artistique exigeant de celle qui est aussi cinéaste, « actrice docile et indulgente » quand elle est devant la caméra.