Dessine-moi un prophète

Moïse, incarné par Christian Bale (jouant Christian Bale), et le chemin jusqu’aux dix commandements constituaient un sujet tout désigné pour le réalisateur Ridley Scott.
Photo: 20th Century Fox Moïse, incarné par Christian Bale (jouant Christian Bale), et le chemin jusqu’aux dix commandements constituaient un sujet tout désigné pour le réalisateur Ridley Scott.

Pour plusieurs générations, l’histoire de Moïse est indissociable du film de Cecil B. DeMille Les dix commandements, une production à grand déploiement s’il en fut. L’Exode : dieux et rois revisite les sept plaies d’Égypte, la libération du peuple hébreu, le passage de la mer Rouge et autres récits bibliques, cette fois tels qu’interprétés par le cinéaste Ridley Scott à sa manière typiquement somptueuse.

On retrouve Moïse (Christian Bale jouant Christian Bale) et son presque frère Ramsès (Joel Edgerton, crâne rasé et autobronzé) jeunes adultes. Survient presque aussitôt une bataille épique dont on ne saisit pas trop l’enjeu, sinon qu’elle sert à établir que Ramsès craint que Moïse, qui vient de le sauver, usurpe sa place comme prochain pharaon. De prophéties en magouilles, Moïse, qui entre-temps a découvert ses origines hébraïques, est banni. Il reviendra plus tard pour libérer son peuple, que Ramsès traite comme du bétail. Pour conseiller Moïse dans son nouveau rôle de prophète : un enfant qu’il est seul à voir. Entouré de moutons dans l’un des plans, ce dernier évoque presque le Petit Prince, version mystique. On y reviendra.

D’emblée, la décision de Ridley Scott de s’attaquer au Livre de l’Exode et, par la bande, à un classique hollywoodien n’a rien de très étonnant pour peu que l’on s’intéresse à son travail. De fait, si on le connaît surtout pour les oeuvres de science-fiction visionnaires que sont Alien et Blade Runner (passons sur Prometheus), force est de reconnaître sa prédilection pour les grandes sagas à saveur historique. Les duellistes, son premier film, se déroulait sur fond de guerres napoléoniennes. Puis il y eut 1492 : Christophe Colomb, un flop fascinant, et Robin des bois, avec son approche moyenâgeuse très réaliste. Entre les deux, Le royaume des cieux le vit s’intéresser aux croisades.

C’est dire que Moïse et le chemin jusqu’aux dix commandements constituaient un sujet tout désigné pour Ridley Scott. Et comme il a plus d’une fois claironné son athéisme, on était, pour le moins, intrigué par l’angle qu’il privilégierait. D’ailleurs, au début, Moïse ne croit en aucun dieu. « Qu’y a-t-il de mal à croire en soi ? », rétorque-t-il à son épouse après qu’elle lui a demandé sur un ton de défi : « Qu’y a-t-il de mal à croire en Dieu ? » De là, on se dit que cet enfant venu de nulle part est peut-être une projection de la conscience de Moïse, qui dialoguerait avec lui-même, en somme.

Or, surprise, entre le pragmatisme et le sacré, Ridley Scott paraît incapable de se décider. Ainsi, certaines des fameuses « plaies » que subissent les Égyptiens sont initialement présentées comme des phénomènes naturels, puis les effets spéciaux embarquent et le surnaturel prend le relais. Décevant, l’épisode du passage de la mer Rouge voit l’eau non pas se séparer, mais se retirer, puis revenir en un unique tsunami, là encore sans que l’une ou l’autre thèse ne s’applique complètement.

Il en résulte un film qui ne s’assume pas, d’un côté ou de l’autre. Si bien qu’on se demande à qui il s’adresse au juste. En effet, les croyants resteront sur leur appétit ou seront choqués, selon le cas, tandis que les spectateurs se sentant plus d’affinités avec les écrits de Gérald Messadié se gratteront le crâne en se demandant ce que le cinéaste essaie d’accomplir.

Un malentendu

À ce chapitre, s’il est un reproche que l’on a souvent adressé à Ridley Scott, à tort, c’est de soigner la forme au détriment du fond. C’est le lot des virtuoses du langage cinématographique, ce qu’il est. Or le problème de L’Exode : dieux et rois, et de quelques autres productions opulentes de l’auteur, n’en est pas un de manque de contenu, mais d’une difficulté à articuler celui-ci au sein du vaste canevas choisi.

C’est particulièrement frappant ici. De fait, si l’on met de côté la question de la foi et que l’on ne s’attarde qu’à l’histoire racontée, que voilà une intrigue passionnante, fertile en rebondissements et en passages mémorables. Tout est là, prédécoupé, voire préscénarisé. Et pourtant, Ridley Scott et ses trois scénaristes trouvent le moyen de rendre brouillon un truc aussi éprouvé, avec entre autres problèmes des personnages secondaires qui entrent dans l’intrigue pour en être éjectés sans le moindre suivi narratif (notamment la mère de Ramsès, jouée par Sigourney Weaver).

Bref, que les nostalgiques se rassurent : pour kitsch et daté qu’il soit, l’auguste film de Cecil B. DeMille n’est pas près d’être délaissé par les télédiffuseurs durant la période des Fêtes.

L’Exode : dieux et rois (v.f. d’Exodus : Gods and Kings)

★★

Réalisation : Ridley Scott. Avec : Christian Bale, Joel Edgerton, Aaron Paul. États-Unis, 2014, 150 minutes.