Rousse présidente dans la ville ocre

L’actrice Isabelle Huppert préside le Festival de Marrakech, une ville importante dans son histoire personnelle et dans celle du cinéma.
Photo: Tibari / Festival international du film de Marrakech L’actrice Isabelle Huppert préside le Festival de Marrakech, une ville importante dans son histoire personnelle et dans celle du cinéma.

Des jurys, elle en a dirigé d’autres et des illustres, Isabelle Huppert, dont celui de Cannes en 2009. Marrakech participe aussi à son histoire personnelle, comme à l’histoire du cinéma. Elle se sent sensible à ses charmes, rappelle qu’Hitchcock tourna ici The Man Who Knew Too Much (1956), que Scorsese adopta le Maroc aussi. Le rendez-vous de films de la mystérieuse ville ocre avait été fondé il y a quatorze ans par le producteur Daniel Toscan du Plantier, qui fut son compagnon. « Avec émotion, je pense à lui ce soir », lançait-elle en déclarant ouverte cette édition du festival, levant aussi son chapeau à Yves Saint-Laurent : « Dans cette ville qui fut si importante pour lui. » Les cendres du grand couturier sont enterrées ici dans le sublime jardin Majorelle attenant à la belle demeure qu’il partageait avec Pierre Bergé, son refuge, son espace de création. Quant à Daniel Toscan du Plantier, son coeur l’a lâché en pleine Berlinale en 2003.

En entrevue dans la bibliothèque du mythique hôtel La Mamounia, Isabelle Huppert évoque d’autres grands disparus de sa route, tel le cinéaste Claude Chabrol, dont elle fut l’égérie (sept films), lui qu’elle estime mal connu dans sa profondeur humaine. « Il était un épicurien, oui, mais doté également d’une intelligence et d’une culture immense, d’une ouverture généreuse et jamais conflictuelle. J’avais rêvé qu’on retournerait ensemble une telle variété de films… La vie a mis fin à une relation unique. » Un ange passe.

Juchée sur les échasses de son immense carrière, l’interprète d’Une affaire de femmes et de La dentellière répugne aux bilans personnels : « Je ne regarde pas vers le passé », dit-elle, quoique pensant à ceux qui ne chemineront plus à ses côtés.

L’exigeante actrice française, aiguë comme une lame, seule dans sa case à s’être maintenue si longtemps sur de pareilles cimes de qualité, en France comme à l’étranger, refuse de s’en accorder vraiment crédit. « L’avenir m’intéresse, et je joue souvent pour de jeunes cinéastes, qui ont un univers aussi marqué et personnel que leurs aînés. Car un film, c’est un faisceau de désirs collectifs. Mais allez repousser les propositions de Michael Haneke, de Hong Sang-soo, de Brillante Mendoza… » Du moins, s’accorde-t-elle un mérite : celui du refus, donc de l’intuition. Car une brillante carrière d’actrice est faite d’une foule de fins de non-recevoir. « Choisir, c’est toujours renoncer ». Et c’est renoncer à bon escient.

Pas masochiste

Avoir été l’actrice fétiche non seulement de Chabrol, mais aussi de Michael Haneke (son rôle dans La pianiste avait été primé à Cannes), de Benoît Jacquot, la ravit. « On voudrait que ça arrive chaque fois avec tous les metteurs en scène, qu’ils aient envie de reproduire l’expérience avec vous après la fin des préliminaires. Tout en se demandant : “Pourquoi me veulent-ils, moi ?” Ça relève du mystère. » Huppert refuse aussi d’évoquer la « mise en danger » dans sa profession décrite souvent en mode vertige. « Le cinéma reste très confortable, vous savez. C’est un art entièrement protecteur. Je ne suis ni masochiste (même sous la direction d’Haneke) ni courageuse. »

Elle a suivi avec un intérêt teinté d’amertume la seconde vie sur DVD du western Heaven’s Gate de l’Américain Michael Cimino, elle qui jouait dans cet échec notoire en 1980. « Ce cas relève de l’erreur judiciaire avec réhabilitation trop récente en copie rematricée, estime-t-elle. Mais les dommages collatéraux ne sont pas récupérables. Cela a coûté très cher à Michael Cimino d’être incompris parce que son film affaiblissait le mythe américain. »

Présider le jury du festival de film de Marrakech, c’est aussi en terre d’Islam, à l’heure où les conflits de civilisation s’attisent, laisser la parole au cinéma. « Un rendez-vous comme celui-ci peut donner des espoirs à une humanité malmenée, en plus d’offrir une fenêtre au Maroc sur le monde pour des oeuvres qui ne seraient pas autrement présentées. Et trouver en compétition sept premiers longs métrages de tous les continents démontre une grande volonté d’ouverture. »

Huppert, qui n’a jamais de trous à son agenda, a tourné cette année aux côtés de Gérard Depardieu en Californie dans La Vallée de la mort de Guillaume Nicloux (La religieuse), en parents séparés qui se retrouvent dans la vallée de la mort sur la tombe de leur fils. « Et après toutes ces décennies, on avait l’impression, Depardieu et moi, d’avoir été pris dans Loulou de Pialat (1980) pour reposer là. » Elle fut aussi du tournage en anglais à New York de Louder Than Bombs,le troisième film du Norvégien Joachim Trier (après l’excellent Oslo, 31 août). « Ce film, comme son précédent, essaie de témoigner de comment la violence du monde agit sur la vie intime des gens. »

Elle a vu déjà quelques films de la course du festival, nous aussi. Huppert juge avec raison le niveau de la compétition relevé. La rousse présidente ne peut se prononcer plus spécifiquement, mais on a admiré ici parmi d’autres méritants, une oeuvre exceptionnelle de l’Azerbaïdjan : Nabat d’Elchin Musaoglu. Ce film sur la misère d’une femme bientôt veuve dans un hameau ravagé par la guerre, est d’une maîtrise et d’une beauté stupéfiantes, dans la lignée du Cheval de Turin du Hongrois Béla Tarr.

On songe alors que si Marrakech propose de pareilles perles, l’espoir luit pour ce festival, comme pour le cinéma tout court qu’Isabelle Huppert estime rempli de beaux lendemains. « J’y crois, sinon je ne sors plus de ma chambre », conclut-elle.

Notre journaliste séjourne au Maroc à l’invitation du Festival international du film de Marrakech.

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