Dans ma caméra

Juliette Binoche interprète une photojournaliste carburant à l’adrénaline basée à Kaboul.
Photo: TVA Films Juliette Binoche interprète une photojournaliste carburant à l’adrénaline basée à Kaboul.

En 2001, le cinéaste suisse Christian Frei traçait un saisissant portrait du photoreporter émérite James Nachtwey dans lequel il suivait l’artiste intrépide dans des zones de conflits armés rongées par la famine et la guerre. Au cours de ce périple ayant duré deux ans, non seulement Frei apportait une pertinente réflexion sur l’éthique journalistique, il parvenait à traduire l’état d’esprit du photographe qui, mû par un désir de dénoncer l’injustice sociale à la face du monde, n’hésitait pas à risquer sa propre vie en croquant de trop près les horreurs de la guerre.

Cet état d’esprit, le réalisateur et directeur photo norvégien Erik Poppe (Troubled Water) le connaît bien puisqu’il a été lui-même photographe de guerre. Et c’est à travers le regard de braise de Juliette Binoche qu’il a judicieusement choisi de le traduire. D’entrée de jeu, Poppe fait basculer le spectateur au coeur de l’horreur alors qu’il suit la photographe en reportage à Kaboul.

Forcée de retourner chez elle, à Dublin, après avoir été blessée dans un attentat terroriste, cette femme carburant à l’adrénaline découvre le fossé qui la sépare de son mari (Nikolaj Coster-Waldau) et de leurs filles (Lauryn Canny et Adrianna Cramer Curtis). Malgré le soutien indéfectible d’un couple d’amis (Maria Doyle Kennedy et Larry Mullen Jr., la Catherine D’Aragon des Tudor et le batteur de U2), la photographe sombre dans la torpeur. Désirant lui faire comprendre l’importance de son métier, elle traînera sa fille aînée au Kenya. En résultera l’une des scènes les plus fortes du film, où l’adolescente, caméra au poing, affronte sa mère — rarement le visage de Binoche aura exprimé autant d’émotions.

Risquant de lasser le spectateur, Mille fois bonne nuit épouse un rythme léthargique, lequel illustre parfaitement l’état mental de la protagoniste alors qu’elle remet en question la portée de son métier. Avec sensibilité et un souci de l’image remarquable, Erik Poppe signe un drame intimiste et hypnotique, relevé par de percutantes scènes de guerre où, en explorant la culpabilité d’une femme passant à côté de sa vie par amour pour son métier, il traduit notre impuissance devant les conflits guerriers.

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Mille fois bonne nuit (V.F. Tusen Ganger God Natt)

★★★

Drame d’Erik Poppe. Avec Juliette Binoche, Nikolaj Coster-Waldau, Maria Doyle Kennedy, Chloë Annett et Larry Mullen Jr. Norvège, 2013, 117 minutes.