L’ivresse des métamorphoses

Photo tirée de la production de Soif, de Michèle Cournoyer.
Photo: Office national du film Photo tirée de la production de Soif, de Michèle Cournoyer.

Elle affiche la discrétion légendaire propre aux grands cinéastes d’animation, ainsi que leur patience monastique devant ce travail qui relève à la fois de l’artisanat, de l’orfèvrerie et de l’origami tant la manipulation des matériaux exige doigté et finesse. Par contre, Michèle Cournoyerne se réclame pas de l’école du cartoon ou des marionnettes, préférant depuis longtemps répandre des litres d’encre noire sur le papier, signe distinctif de ses derniers films, dont son célèbre Chapeau (1999), un regard personnel et cru sur les agressions sexuelles et l’enfance bafouée.

La délicatesse de son style et sa réserve devant les questions qu’elle juge parfois « trop directes » de son interlocuteur lui donnent cette aura de mystère toujours perceptible dans ses courts métrages qu’elle qualifie souvent « d’autofictions ». Soif, qui marquera ce mercredi soir l’ouverture montréalaise des Sommets du cinéma d’animation à la Cinémathèque, comme il l’a fait la semaine dernière à Québec, affiche sa grande virtuosité pour les métamorphoses, également bien visibles dans Accordéon (2004) et Robe de guerre (2008).

Avec Soif, Michèle Cournoyer plonge dans l’ivresse, celle d’une femme exposée depuis toujours à l’alcool et aux nuits folles, s’y noyant jusqu’à se perdre, devenant peu à peu l’écran de son propre cinéma intérieur. Il faut d’ailleurs admirer avec quelle adresse elle réussit ces passages entre deux figures parfois dichotomiques, fusionnées pour faire jaillir des images troublantes, des visions inédites. « Tout cela devient un jeu surréaliste, et ça allège les choses », précise la cinéaste lorsqu’elle évoque son art et sa manière.

Adepte du dépouillement, Michèle Cournoyer insiste toutefois sur son amour des couleurs, ainsi que ses débuts à l’Office national du film au début des années 1990, après des années de pratique comme artiste peintre, cinéaste résolument expérimentale, et amie du regretté Claude Jutra au soir de sa vie. Avec des films visuellement plus colorés comme La basse-cour (1992) et Un artiste (1994), elle a jonglé avec les balbutiements du numérique et la technique de la rotoscopie (traitement animé d’images en prises de vue réelles), établissant au passage une solide réputation qui a culminé avec la consécration internationale du Chapeau.

« Je pourrais très bien revenir à la couleur et à la rotoscopie », insiste la cinéaste dans un rare moment de certitude au fil de cet entretien qui relevait souvent de l’échange informel aux contours sinueux. Au-delà de ses choix esthétiques et de ses thèmes le plus souvent intimistes (« On dit que je fais un cinéma féminin et féministe, mais tout part d’abord de moi »), sa véritable préoccupation artistique se résume en un mot : liberté. « C’est ce qu’il y a de plus important. Tous mes producteurs ont cru en moi. Je dirais même qu’ils faisaient un acte de foi parce qu’ils ne savaient jamais ce que j’allais faire. Au début, j’ai un plan, mais je m’en vais dans des directions parfois déroutantes. Avec tous mes dessins [parfois quelques milliers pour des films de moins de dix minutes], ça devient un gros travail d’élagage et de sélection pour une longue suite de métamorphoses. » Elles ne finissent jamais de surprendre dans les petits bijoux savamment ciselés de Michèle Cournoyer.

«Tout cela devient un jeu surréaliste, et ça allège les choses.» — Michèle Cournoyer