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De nouveaux visages de Charlot

M. Postant (Nigel Bruce) rend visite à Calvero dans sa loge avant son numéro au gala de bienfaisance. 
Photo: Éditions du Seuil M. Postant (Nigel Bruce) rend visite à Calvero dans sa loge avant son numéro au gala de bienfaisance. 
2014 aura été une année de célébration pour le célèbre personnage de Charlot. Il y a cent ans en février dernier naissait à l’écran, sans se savoir appelée à devenir légendaire, une silhouette, celle d’un vagabond accroché à une respectabilité perdue. D’où la canne, le chapeau melon, le costume sombre, la moustache qu’allait lui emprunter plus tard Hitler.

Tous ces accessoires avaient été attrapés à la hâte par Chaplin au rayon des costumes pour un film de 7 minutes qui, sans lui, aurait mérité l’oubli : Kid Auto Races at Venice, California. Le futur Charlot y jouait les trouble-fête, fumant des cigarettes et dérangeant la course à qui mieux mieux, en recevant force coups de pied au derrière. Sa désinvolture têtue, sa démarche chaloupée, son style inénarrable enchantèrent le public et permirent à Chaplin de passer à la réalisation avec Un béguin de Charlot. « The rest in history » comme disent les Anglais.

Or, dans l’ultime foulée des célébrations du centenaire de ce clochard céleste, deux ouvrages traduits en français : Mon tour du monde et Footlights, signés de la main du maître, viennent de paraître. S’ils ne révèlent pas un écrivain à la hauteur du cinéaste et du mime, voici de nouvelles lumières sur l’intimité et le processus créatif de Chaplin, dont on n’a pas fini de débusquer les coins secrets.

La planète dans son chapeau

Replaçons-nous au début des années 30. L’ex-enfant londonien abandonné était devenu dans son Amérique comme partout une célébrité adulée des foules, mais rien ne tournait rond pour autant. Il venait de terminer son film City Lights (Les lumières de la ville) sur les amours d’une jeune fleuriste aveugle et du vagabond. Or Chaplin ne savait trop où situer son oeuvre à travers l’avènement du parlant. Il pataugeait aussi dans une histoire de divorce avec sa seconde épouse Lita Grey. Autant partir explorer le vaste monde, a-t-il songé, philosophe. Aussitôt dit !

Mon tour du monde, inédit en français, est le récit d’un voyage de Chaplin en Europe et en Orient du 13 février 1931 au 16 juin 1932.

Il y retrouve d’abord Londres, ville qui l’avait vu naître dans la misère en 1889, à l’assaut des lieux de son enfance malheureuse (dont l’orphelinat où il vécut entre cinq et sept ans). « L’amour et les gens me lassent, écrit-il, et comme tous les égocentriques, je me replie sur moi-même. Je veux revivre ma jeunesse, saisir à nouveau les atmosphères et les sensations de l’enfance, si lointaines, si irréelles désormais — comme un rêve. » À travers de réelles poussées d’introspection, ce récit manifeste toutefois souvent (mais on peut comprendre) le choc de Chaplin de se voir accueilli partout comme une rockstar avant la lettre. Le voici à la table d’Einstein, de Churchill, avec les grands écrivains H. G. Wells, T. S. Eliot, le Mahatma Gandhi, Marlene Dietrich, etc. Dans les gares, les hôtels, au théâtre, des hordes d’admirateurs se ruent sur lui : assauts évoqués au milieu d’anecdotes croustillantes sur sa vie de riche et célèbre. Mais l’amour de Chaplin pour Bali, île indonésienne encore paradisiaque, est d’une sincérité pure. Il ne trouvera pas mieux que cette perle de sérénité, le sait, en traînera par la suite dans ses bagages la nostalgie.

Le vieux clown

Autres temps, autres soucis…

Footlights est le seul roman jamais écrit par Chaplin. Il allait servir de canevas à son scénario de Limelight (Les feux de la rampe), en 1952, ultime film américain avant son exil du proscrit sous le maccarthysme, car le cinéaste des Temps modernes sentait le soufre du communisme, sans avoir jamais adhéré au parti. Les nuages s’amoncelaient déjà autour de lui. Certains amis lui tournaient le dos.

Voici donc le roman publié en version française au Seuil.

Dans ce bel ouvrage illustré, à Footlights (au mélodrame plus naïf qu’à l’écran) s’adjoignent plusieurs documents, dont les commentaires éclairés de David Robinson, biographe et ami de la famille Chaplin qui situe le roman dans le parcours intime du grand cinéaste, à travers ses modèles, ses hantises, etc. Son personnage de Calvero, vieux clown alcoolique au talent égaré en fin de parcours, épris d’une tendre danseuse, lui avait été en partie inspiré par son père artiste et ivrogne. Et par le temps qui passait sur lui aussi, bien sûr.

À cette lecture, les découvertes sont de plusieurs ordres. Et les photos — même de Chaplin enfant —, les pages raturées des innombrables versions du scénario de Limelight par ce maniaque de la perfection succèdent aussi aux anecdotes sur les modèles de Chaplin pour le roman et le film : Nijinski, par exemple, génie des Ballets russes, qu’il avait vu danser comme un Dieu, est à l’origine des séquences de danse classique. Ce même Nijinski avait lancé à Chaplin sur le tournage de son court métrage The Cure : « Votre comédie tient du ballet. Vous êtes un danseur. »

Dans Limelight joue Buster Keaton, lors de la fameuse scène du gala de bienfaisance ; une exception, car David Robinson rappelle à quel point Chaplin n’aimait pas trop saluer le travail de ses pairs, encore moins des maîtres qui l’avaient inspiré dans le Londres de son jeune temps.

Il avait rédigé en 1964 son autobiographie Histoire de ma vie. L’ouvrage avait fait comprendre à certains de ses proches, lisant entre les lignes, que cet homme comblé, riche et célèbre, demeurait à ses propres yeux une victime estropiée à vie par un choc traumatique précoce. Il préférait se rassurer en pensant avoir conquis le monde et s’être construit seul sans aide extérieure, d’où ces reniements.

Mais là comme dans Footlights et Mon tour du monde, des modèles surgissent quand même de l’ombre. Chaplin qui traînait son enfance, semait dans ses films et écrits, et parfois malgré lui, les traces de tout son noir et éclatant parcours.
« L’amour et les gens me lassent, et comme tous les égocentriques, je me replie sur moi-même » — Charlie Chaplin dans Mon tour du monde

Mon tour du monde

Charlie Chaplin, traduit de l’anglais par Moea Durieux, Paris, éditions du Sonneur, 2014, 212 pages.

Charles Chaplin, Footlights suivi de L’univers des Feux de la rampe

David Robinson, traduit de l’anglais par Marie-Mathilde Burdeau, Paris, éditions du Seuil, 2014, 264 pages.

1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 24 novembre 2014 23 h 20

    Bon article

    Il manque quelque chose à cette phrase, n'est-il pas : «Il ne trouvera pas mieux que cette perle de sérénité, le sait, en traînera par la suite dans ses bagages la nostalgie.» ?